Lawrence O’Connor Doyle — Un homme à l’esprit vif qui décapitait des aigles

Article 14 / 14 , Vol 42 No 3 (Automne)

Lawrence O’Connor Doyle — Un homme à l’esprit vif qui décapitait des aigles

Lawrence O’Connor Doyle, l’un des parlementaires ayant le plus d’esprit en Nouvelle-Écosse, voire au Canada, avait la langue bien pendue et faisait rire ses collègues aux larmes. Dans cet article, l’auteur présente quelques-uns de ses commentaires dont on se souvient le plus, dont certains sont peut-être plus mythiques que d’autres.

Lawrence O’Connor Doyle est né à Halifax le 27 février 1804. Il a été membre de l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse de 1832 à 1840 et de 1843 à 1855. En 1848, il a été nommé membre du premier conseil exécutif responsable dans les colonies britanniques. Il appuyait fortement la réforme parlementaire et a proposé des projets de loi et des résolutions qui ont aidé la Nouvelle-Écosse à obtenir un gouvernement responsable. En voici quelques exemples : il a permis l’ouverture du conseil législatif à la population, favorisé la tenue d’élections tous les quatre ans, plutôt que tous les sept ans, et lutté pour que les pêcheurs disposent du même droit de vote que les agriculteurs. L’objectif de cette esquisse n’est pas de mettre en évidence sa carrière politique, mais de décrire certains de ses comportements. Le fameux orateur Joseph Howe, qui était aussi un ami et, comme lui, partisan de la réforme, a dit de Doyle qu’il était l’homme le plus spirituel dont il avait entendu parler ou au sujet duquel il avait lu. Les lettres de Howe indiquent que dix mille blagues de Doyle ont été reprises à l’échelle de la province.

L’histoire la plus connue au sujet de Doyle à Province House est qu’il a décapité des aigles en plâtre qui décorent certains des cadres de fenêtres et de portes du deuxième étage. La rumeur veut qu’il ait été indigné du différend frontalier sur le bois d’œuvre entre le Maine et le Nouveau-Brunswick (la guerre d’Aroostook) et qu’il ait retranché la tête des aigles par dégoût, parce qu’il trouvait que ceux-ci faisaient trop américains. Selon les Journaux de la Chambre d’Assemblée, le député Edmund Murray Dodd était celui qui dénonçait le plus ouvertement ce différend frontalier. Cependant, je ne trouve aucun document de référence qui vient corroborer cette histoire. Or, comme M. Doyle était un homme plein d’esprit, cela était certainement dans ses habitudes. Voici quelques-unes des histoires à son sujet qui ont été transmises au fil des générations.

Les anecdotes racontées ici sont tirées de The Life and times of the Hon. Joseph Howe, the great Nova Scotian and ex-Lieut. Governor; with brief references to some of his prominent contemporaries, de George Edward Fenety.

Le député en état d’ébriété

Un député sur le parquet avait la parole, mais il se trouvait dans un tel état d’ébriété qu’il était obligé de s’agripper au dossier d’un siège pour pouvoir se tenir droit. Les autres députés avaient l’impression qu’ils s’apprêtaient à entendre un long discours (sur l’Anti-Scots Act), et qu’il n’y avait aucune façon de l’obliger à se taire. Un honorable député a finalement crié : « Je propose que le Président occupe le fauteuil. » Le député ivre, pensant que cela signifiait que le siège auquel il s’accrochait allait lui être retiré, a immédiatement tenté de s’asseoir, mais, ce faisant, il s’est écrasé sur le sol, après quoi Lawrence O’Connor Doyle a fait remarquer : « Le député a perdu son fauteuil, mais il est toujours sur le parquet. » (NdT : En anglais « to have the floor » signifie avoir la parole.)

Kill-Kenny

On raconte qu’un jour, sir Edward Kenny a organisé une réception à sa demeure, à Halifax, à laquelle Doyle a assisté. En prenant une gorgée de vin, l’hôte a avalé un morceau de liège qui se trouvait dans le verre et a failli s’étrangler, après quoi l’un des invités s’est exclamé : « Tu es passé près de Liège, Kenny ». « Je crois, a répliqué Doyle, qu’il est passé plus près de Kilkenny. » (NdT : jeu de mots en anglais, avec « kill » [tuer], et la ville de Kilkenny, située en Irlande).

La salle de cambriolage d’Halifax

À l’époque où les procès se tenaient à Province House, les mots « Robing Room » (vestiaire) étaient inscrits sur une enseigne posée au-dessus de la porte de la salle des avocats. Un certain Wag y a ajouté un autre B, de sorte qu’on pouvait plutôt y lire « Robbing Room » (salle de cambriolage), ce qui contrariait beaucoup les avocats. Quand Doyle est arrivé, il a déclaré : « Pas étonnant qu’ils soient contrariés, car ils se font piquer par l’abeille. » (NdT : Jeu de mots en anglais avec « bee » [quand on le prononce, on entend à la fois « abeille » et la lettre « B »])

Le terrier renifleur

Doyle a fait une autre de ses blagues alors que la Chambre siégeait. Un honorable député déclarait avec amertume qu’un collègue lui avait promis de l’appuyer dans une certaine mesure, mais avait reculé par la suite. À cet instant même, un terrier qui s’était frayé un chemin dans la salle s’est mis à aboyer frénétiquement, au grand dégoût du Président et du sergent d’armes. « Faites-le sortir, faites-le sortir », criait-on à l’unisson. C’est alors que Doyle s’est levé et a dit : « Monsieur le Président, le chien ne vise pas à causer du tort : il reconnaît simplement un rat à son odeur! »

L’histoire qui suit a été relatée dans de nombreuses publications. Cette version-ci est tirée d’un journal datant du début du XXe siècle.

Pendant les années quarante, au siècle dernier, Schultz’ était une auberge située en bordure de la route, dans l’Est, allant d’Halifax à Cumberland, à environ 30 kilomètres de Dartmouth. Sa réputation s’étendait à toute la province. C’était l’époque où l’on se rendait en calèche au chemin de fer, et où les trains étaient dotés de luxueuses voitures-lits Pullman et de voitures-salons. Une histoire s’est répandue au sujet d’un vieil habitant d’Halifax qui racontait une blague faite par l’illustre génie du milieu du XIXe siècle à un membre du clergé à l’esprit très étroit qui se tenait à la table de Mme Schultz. Lawrence O’Connor Doyle et quelques-uns de ses confrères érudits du Barreau sont arrivés à l’auberge à l’heure du souper. Parmi les passagers venus goûter les viandes de Schultz se trouvait un gentilhomme du clergé reconnu comme « défenseur de l’anti-catholicisme », et par ailleurs grand gourmand. Sur la table trônait un saumon frais, le premier de la saison, pêché la veille à Grand Lake. Quand les convives découvrirent qu’on allait servir un « premier saumon de la saison », ils regardèrent le membre du clergé en soupirant. « Larry », remarquant leur désarroi, les réconforta : « Laissez-moi ça entre les mains. », atil dit. Une fois que tous furent assis, Doyle s’arrogea le privilège, réservé aux ecclésiastiques, de réciter une prière avant le repas. Ce faisant, il commença à faire le signe de la croix sur le poisson. Cela excita tant la colère « anti-catholiques » de l’homme du clergé que celui-ci se leva de la table et demanda à Mme Schultz de lui servir du porc au chou à une petite table, de sorte que les autres invités se retrouvèrent seuls à la table du saumon, dont ils ne firent pour ainsi dire qu’une bouchée, avec plaisir et à leur grand amusement.

Au fil des ans, certaines de ces histoires ont changé. Par exemple, il existe deux variantes de celle du tailleur disparu :

« Avez-vous entendu, lui dit un jour un ami, qu’on a retrouvé le tailleur Street sur la rue Argyle? » « Oui, répondit Doyle, mais avez-vous entendu comment on l’a découvert? Une vieille femme a ressenti un point de côté après avoir bu son thé, et elle a juré qu’il devait y avoir un tailleur dans le puits. »

Voici l’explication de la boutade de Doyle : un tailleur bien en vue de la rue Granville avait soudainement disparu, et on n’avait plus aucune nouvelle de lui. Quelques mois après sa disparition, on était en train de pomper le puits d’une des pompes publiques pour le nettoyer quand on trouva au fond de celui-ci le corps du tailleur disparu. À peu près au même moment, quelques vieilles dames prenaient le thé lorsque l’une d’elles ressentit soudainement une douleur au côté. Quand Doyle en entendit parler, il déclara que c’était un POINT causé par l’eau de la pompe dans laquelle Street, le tailleur, s’était noyé.

Ces histoires indiquent clairement que Doyle était très apprécié et était doté d’un grand sens de l’humour. Si l’histoire des aigles est vraie, il est plutôt étrange qu’elle n’ait pas été consignée par écrit. Howe a dit de Doyle : « C’est le seul homme que j’aie connu qui n’a pas un seul ennemi, dont le sens de l’humour ne flanche jamais, dont la vivacité d’esprit ne blesse jamais, qui, de l’avis de tous, est le bienvenu partout, et pour qui, si on pouvait lui conférer des dons d’ubiquité et d’immortalité au suffrage universel, tout le monde voterait afin qu’il anime tous les lieux de festivités, jusqu’à la fin des temps ». Doyle a déménagé à New York pour être plus près de sa sœur. Il y est décédé le 28 octobre 1864.

Fenety, George Edward. The Life and times of the Hon. Joseph Howe, the great Nova Scotian and exLieut. Governor; with brief references to some of his prominent contemporaries. Saint John, NouveauBrunswick : E.S. Carter, 1896. p. 364-365 et 368-369.