Les conséquences de la pandémie de COVID-19 pour le personnel politique parlementaire

Article 6 / 14 , Vol 43 No 3 (Automne)

Les conséquences de la pandémie de COVID-19 pour le personnel politique parlementaire

À l’instar de bien d’autres Canadiens, le personnel politique travaillant pour des députés et des sénateurs sur la Colline duParlement et dans les bureaux de circonscription a dû s’adapter à des changements abrupts sur le plan professionnel au cours des premiers mois de la pandémie mondiale. Dans le présent article, l’auteur rend compte d’un sondage réalisé auprès de175 de ces employés politiques et d’entrevues réalisées avec 10 employés de députés (représentant tous les partis politiques officiellement reconnus à la Chambre des communes) et un(e) adjoint(e) de sénateur(trice). Il indique que de nombreux employés ont signalé avoir travaillé de plus longues heures, eu des difficultés à concilier le travail et la vie personnelle lorsqu’ils étaient en télétravail, ressenti de la frustration en raison du manque d’information sur les programmes gouvernementaux liés à la pandémie et éprouvé du stress en raison de l’isolement et de leurs inquiétudes quant à leur santé et leur sécurité lorsqu’ils travaillaient au bureau. L’auteur conclut d’abord en réitérant le rôle prépondérant des employés politiques, en particulier le personnel de première ligne dans les bureaux de circonscription, qui aident les Canadiens à se retrouver dans les dédales de la bureaucratie fédérale, puis en prévenant les partis et l’administration parlementaire qu’il serait bon d’offrir du counseling et des services aux employés politiques pour atténuer les conséquences néfastes de cette période sans précédent.

R. Paul Wilson

Introduction

À la mi mars 2020, la pandémie de COVID-19 qui commençait à se propager dans le monde entier a radicalement changé la façon de travailler des parlementaires canadiens, tant sur la Colline qu’en circonscription. Jusqu’au discours du Trône de septembre, la Chambre des communes ne s’est réunie qu’occasionnellement et, du consentement des partis, avec un nombre réduit de députés; le programme législatif normal du gouvernement a été interrompu; les comités permanents qui se sont réunis l’ont fait virtuellement; et, enfin, les restrictions concernant les déplacements, les ordonnances de confinement et les mesures de distanciation physique ont considérablement restreint la présence des députés à Ottawa ainsi que tout contact direct avec leurs concitoyens. Bref, le monde parlementaire tel que nous le connaissons a été complètement bouleversé.

Il en est allé de même pour le personnel politique dans les bureaux de député et de sénateur, qui appuie tous les aspects des activités de leur patron, au bureau de circonscription des députés ou sur la Colline. Comme le montre la figure 1, 61 % des employés des députés et des sénateurs ayant répondu au sondage ont affirmé que beaucoup d’aspects de leur travail ont changé depuis le début de la pandémie, et 9 % encore ont affirmé que leur travail était totalement différent. Étant donné les changements notables qui ont été apportés à mesure que les Canadiens réagissaient à la pandémie, ces résultats n’ont rien d’étonnant. Mais en quoi, exactement, le travail du personnel politique atil changé? Le présent article explore, à partir des entrevues et du sondage menés à l’été 20201, en quoi la pandémie a modifié le contexte de travail et les attributions du personnel politique au printemps et à l’été 2020. Il révèle que, de façon générale, les employés politiques – mais davantage ceux travaillant pour des députés que des sénateurs – ont fait de plus longues heures et vécu plus de stress pendant qu’ils s’efforçaient de répondre aux demandes croissantes d’information et d’aide de la part de la population. Si de nombreux employés se sont adaptés au télétravail, beaucoup ont continué de se rendre à leur bureau habituel. Ils ne l’ont pas tous fait par choix et ne se sont pas tous sentis en sécurité. Cette réalité témoigne des différentes conditions de travail entre les employés et fait ressortir la nécessité de porter une attention constante à la culture du personnel parlementaire, y compris à ses répercussions sur son bienêtre psychologique.

Le personnel politique parlementaire en contexte normal : un aperçu

Contrairement aux conseillers politiques ministériels, à qui l’on verse de plus en plus souvent de bourses2, le personnel politique qui travaille dans le contexte parlementaire et dans les bureaux de député et de sénateur reçoit rarement des bourses d’études ciblées, à quelques exceptions près. Daniel Dickien, luimême employé politique, fait quelques observations sur le rôle des adjoints de député sur la Colline, alors que Peter MacLeod explore le travail du personnel politique dans les bureaux de circonscription. L’étude de Royce Koop, Heather Bastedo et Kelly Blidook sur les députés canadiens dans leur circonscription n’examine qu’indirectement le personnel politique, mais souligne certains aspects de leur rôle comme facilitateurs et même délégués de leur député3. Enfin, certaines études commencent à se pencher sur le profil et le travail du personnel parlementaire sous l’angle de l’égalité entre les sexes4.

La rareté des études sur la question est étonnante, car les adjoints parlementaires sont, et de loin, les plus nombreux parmi les employés du personnel politique à Ottawa. Comme on peut le voir dans le tableau 1, près de 2 000 employés politiques sont rémunérés à même les fonds publics et travaillent dans les bureaux des 338 députés et 105 sénateurs pour appuyer le travail politique de ces derniers (mais pas le parti ou le travail électoral directement). Si on compte le personnel politique qui travaille dans les bureaux des dirigeants des partis d’opposition et les bureaux de recherche des caucus5, les employés politiques des parlementaires sont trois fois plus nombreux que les conseillers politiques ministériels, y compris ceux qui travaillent au Cabinet du premier ministre6.

Les députés rémunèrent leur personnel à même leur budget de bureau, qui, pour l’exercice financier 2020-2021, est établi à 370 500 $ par député7. Certains députés sont admissibles à des allocations supplémentaires selon la taille et le nombre d’habitants de leur circonscription. Ce budget doit couvrir non seulement les coûts liés au salaire du personnel, mais également la plupart des dépenses de bureau : loyer, frais d’accueil et certains déplacements (pas tous). Dans ces limites budgétaires, les députés ont presque toute la latitude voulue pour embaucher du personnel selon leur bon jugement et s’acquitter de leurs fonctions parlementaires, à l’exception de la limite sur le salaire annuel par employé, qui est de 89 700 $8. Les députés, pour leur part, néo démocrates s’engagent à embaucher du personnel politique membre de la section locale 232 des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce9; ainsi, les conditions d’emploi de leur personnel sont assujetties à la convention collective négociée ainsi qu’aux règles budgétaires de la Chambre des communes.

Le choix stratégique qui revient aux députés est principalement la façon de répartir leur budget entre leur bureau sur la Colline et celui de leur circonscription électorale. Invariablement ou presque, les députés embauchent du personnel permanent à leurs deux bureaux. Habituellement, le personnel sur la Colline effectue le travail qui a trait aux mesures législatives et aux lobbyistes, aux comités, aux budgets et à l’établissement du calendrier, lequel peut aussi se faire dans la circonscription. Quant aux employés du bureau de circonscription, ce sont eux qui habituellement répondent aux demandes des électeurs et aident le député à organiser ses activités locales. Les tâches liées à la communication, surtout la rédaction de discours, la gestion des sites Web et des médias sociaux, l’élaboration des produits comme les bulletins parlementaires et les dix-pour-cent ainsi que les relations avec les médias peuvent se faire de l’un ou l’autre bureau, mais se font souvent du bureau d’Ottawa pour les médias nationaux et du bureau de circonscription pour les médias locaux. Toutefois, une catégorisation stricte est impossible, puisque les députés ont des priorités différentes et attribuent donc leurs ressources différemment entre leurs bureaux.

Le tableau 2 montre la distribution totale du personnel politique par bureau et par parti selon les listes des SAGE des employés de bureaux de député en juin 2020. En moyenne, chaque député emploie 5,2 employés et plus de deux fois plus dans chaque bureau de circonscription (3,6) que sur la Colline (1,6). Les députés conservateurs affectent un peu plus de personnel politique sur la Colline (2,2 par bureau) que les autres partis, alors que les députés libéraux et bloquistes emploient en moyenne plus de personnel dans chaque bureau de circonscription.

Les écarts entre les hommes et les femmes dans la distribution du personnel entre les circonscriptions et la Colline sont bien établis11. En juin 2020, presque les deux tiers (66 %) du personnel de circonscription étaient des femmes. Ces dernières formaient 70 ٪ du personnel de circonscription du Parti conservateur du Canada (PCC), mais seulement 56 ٪ de celui du Bloc québécois (BQ). Par comparaison, plus de la moitié (55 %) des employés sur la Colline étaient des hommes, allant de 52 % pour le personnel des députés libéraux à 79 % pour celui des bloquistes. Ces écarts entre les sexes, en particulier la forte présence de femmes au sein des bureaux de circonscription, se sont avérés très importants pendant la pandémie. Les sénateurs emploient eux aussi du personnel politique dans leur bureau. Même au sein de la nouvelle Chambre non partisane (ou presque), les sénateurs ont besoin d’employés pour offrir plus ou moins les mêmes services que les députés, mais sans le travail direct dans la circonscription. Au 24 juin 2020, on comptait 219 employés politiques au total dans la page Web du Sénat sur les coordonnées des sénateurs. La plupart des sénateurs ont deux ou trois employés, mais le Président, le représentant du gouvernement et d’autres sénateurs ayant des responsabilités de direction en emploient souvent plus.

Les conditions de travail des employés parlementaires durant la pandémie

Il existe une culture de boulimie du travail sur la Colline du Parlement : longues heures, absence de sécurité d’emploi et, parfois, abus d’alcool attribuable aux fréquentes réceptions et activités sociales liées au travail. Quelle incidence la pandémie atelle eue sur ce contexte de travail? Pour de nombreux employés, les pressions des parlementaires et les nombreuses activités sociales au calendrier se sont allégées. Pour la majorité des répondants, toutefois, le poids des heures de travail s’est alourdi. À la charge de travail accrue se sont ajoutées les difficultés de concilier les responsabilités professionnelles et personnelles et, pour beaucoup, le sentiment d’être isolés de leurs collègues.

Heures travaillées par semaine

Les employés sur la Colline travaillent souvent plus d’heures que leurs confrères des bureaux de circonscription. Selon un sondage mené en 2017 (voir la figure 2), 36 % des employés des députés sur la Colline travaillent en moyenne 50 heures ou plus par semaine, comparativement à ١٧ ٪ seulement dans les bureaux de circonscription. Ces employés travaillent presque autant que les conseillers politiques des ministres, qui font en moyenne près de 60 heures par semaine12. Même en temps normal, abstraction faite de la pandémie, il y a lieu de s’inquiéter. Paul Wernick, employé politique d’un député libéral, a révélé dans le Hill Times que la pression des semaines de travail de 60 à 70 heures l’a mené à une profonde dépression et à deux tentatives de suicide. Selon lui, la règle tacite veut que l’on travaille dès que le député le demande13.Les heures de travail des employés de députés ont augmenté durant la pandémie. Globalement, 58 % des répondants ont déclaré travailler un peu plus (30 %) ou beaucoup plus (28 ٪) d’heures par semaine depuis la pandémie. Les employés des bureaux de circonscription et sur la Colline sont beaucoup plus susceptibles de dire qu’ils ont travaillé beaucoup plus d’heures (32 et 39 ٪ respectivement) que ceux des bureaux de sénateurs, dont 13 % seulement rapportent avoir travaillé beaucoup plus (figure 3).

À la maison ou au bureau?

Selon le Hill Times, le whip libéral Mark Holland aurait déclaré en mars que la vaste majorité des employés des députés travaillait à distance, sauf en cas de nécessité absolue15. Or, c’est à chaque député qu’il revient de juger de ce qui est une nécessité. Certains députés ont exigé que leur personnel continue de travailler du bureau; d’autres ont laissé ce choix à leurs employés.

Globalement, les deux tiers de tous les employés ont affirmé que, après mars, ils ont habituellement (41 %) ou toujours (25 %) travaillé de la maison. Seulement le tiers a habituellement (12 ٪) ou toujours (١١ %) travaillé au bureau. Toutefois, on observe des variations selon les bureaux. Comme le montre la figure 4, les employés des bureaux de circonscription étaient beaucoup plus susceptibles de dire qu’ils ont toujours (28 %) ou habituellement (23 %) travaillé au bureau que les employés sur la Colline (toujours – 5 %; habituellement – 8 %) ou d’un sénateur (toujours – 2 %; habituellement – 0 %). En revanche, le personnel des bureaux de circonscription était beaucoup moins susceptible de travailler de la maison. À peine plus du tiers ont déclaré travailler toujours ou habituellement de la maison, alors que 77 % des employés de députés sur la Colline et 88 % des employés de sénateurs ont dit le faire.

Dans quelle mesure les employés ont ils eu le choix du lieu de travail? De façon générale, parmi tous les employés qui ont dit s’être rendus au bureau au moins occasionnellement, 69 % ont dit l’avoir fait par choix et seulement 31 % par obligation. Mais, encore une fois, les employés des bureaux de circonscription se sont démarqués. Alors que 83 % des employés travaillant sur la Colline ont dit pouvoir choisir de travailler au bureau ou à la maison (comparativement à 61 % de ceux travaillant en circonscription), le personnel des bureaux de circonscription a été beaucoup plus susceptible (39 %) que celui sur la Colline (17 %) de se dire obligé de travailler au bureau.

Perception du risque

Près des trois quarts de tous les employés qui se sont rendus au bureau au moins occasionnellement étaient généralement à l’aise avec le risque que cela comportait. Une majorité convenait qu’il était un peu stressant d’être exposé au virus, mais croyait que les précautions sanitaires étaient habituellement adéquates (52 %), et 25 % encore disaient être totalement à l’aise de travailler au bureau et n’y voyaient aucun risque.

On observe néanmoins de grandes différences entre les groupes selon le lieu et le sexe. Comme on peut le voir dans la figure 5, les hommes (32 %) étaient beaucoup plus souvent susceptibles d’être totalement à l’aise et de n’y voir aucun risque que les femmes (14 ٪). En contrepartie, les femmes (٢٠ ٪) étaient beaucoup plus susceptibles que les hommes (٢ ٪) d’admettre que le virus les stressait beaucoup et qu’elles n’étaient pas à l’aise de se rendre au bureau. De façon générale, il en allait aussi de même pour les employés des bureaux de circonscription : 15 % d’entre eux ont dit être très stressés et mal à l’aise au bureau, comparativement à 3 % du personnel sur la Colline.

Il est inquiétant de constater que des employés ont été obligés de se rendre au bureau même si, de toute évidence, ils n’étaient pas à l’aise de le faire. La figure 6 montre si les employés qui ont travaillé quelques fois ou toujours au bureau avaient le choix. Les employés en circonscription étaient beaucoup plus susceptibles que ceux sur la Colline de dire qu’ils avaient été obligés de se rendre au bureau (39 % comparativement à 17 %) et beaucoup moins susceptibles que leurs collègues sur la Colline de dire qu’on leur avait donné le choix (61 % comparativement à 83 %). C’est inquiétant. Une employée travaillant au bureau de circonscription d’un(e) élu(e) libéral(e) a écrit qu’elle ne voulait pas continuer de travailler au bureau, mais qu’on ne lui avait pas donné le choix. Elle avait l’impression qu’elle aurait pu facilement faire de la maison les tâches qu’elle accomplissait au bureau. Elle mettait sa sécurité à risque tous les jours (répondante ٧٣). L’important travail des employés des bureaux de circonscription, qui sont au service de la population, peut assurément se faire sans placer le personnel dans une telle position.

Télétravail : impact sur l’efficacité

À l’instar de nombreux autres Canadiens, les employés des parlementaires ont connu les mêmes difficultés au moment de faire la transition vers le télétravail. Certains se sont réjouis du changement parce qu’ils n’avaient pas à faire la navette chaque jour. D’autres ont parlé de la tentation de procrastiner ou de la difficulté de travailler sur le comptoir de la cuisine. Globalement, leurs réponses étaient positives, mais beaucoup ont dit trouver difficiles l’isolement, le manque d’accès aux technologies nécessaires et la conciliation travail-vie personnelle.

Les répondants ayant travaillé de la maison au moins occasionnellement estimaient avoir été efficaces. Près de 60 % d’entre eux se disaient plutôt en accord (32 %) ou fortement en accord (27 %) avec l’énoncé selon lequel ils étaient tout aussi efficaces à la maison qu’au bureau. Mais tous ne partageaient pas ce sentiment, puisqu’une forte minorité de répondants étaient plutôt en désaccord (28 %) ou fortement en désaccord (14 %).

L’augmentation du nombre d’heures travaillées et le stress exercent des pressions supplémentaires sur la capacité du personnel à concilier leurs obligations professionnelles et leur vie personnelle. En effet, de nombreuses personnes ont mentionné la difficulté d’établir des limites claires, car elles devenaient « très floues » (répondant ٢٦). Un répondant a dit qu’il est impossible de « mettre le travail de côté », et « qu’on respecte moins l’horaire de travail puisque tout le monde est à la maison de toute façon » (répondant 124). Un autre a dit « aimer la liberté que lui procure le télétravail », mais « avoir trouvé qu’il était constamment connecté au travail et ressentait de plus en plus de fatigue », mentionnant Zoom comme étant sa principale cause d’épuisement (répondant 125).

Les employés ayant une famille ont éprouvé ce sentiment en particulier. Le répondant 137 a écrit que pour ceux qui ont de jeunes enfants, ce n’est pas une expérience facile. Un employé travaillant sur la Colline pour un(e) élu(e) conservateur(trice) a fait remarquer dans un courriel que ses collègues en circonscription ont travaillé à temps plein, en soirée et durant la nuit de nombreuses journées, y compris les weekends. Ayant lui-même des enfants à la maison, il a constaté que, même s’il travaillait le plus d’heures possible pendant le jour, il se retrouvait à travailler après 1 heure du matin trois ou quatre fois par semaine, car c’était le seul moment où il pouvait se concentrer sans être interrompu (PCC 2).

Accès aux technologies

L’accès aux technologies adéquates est essentiel pour travailler de la maison, et environ 78 ٪ des répondants étaient plutôt en accord (34 %) ou fortement en accord (44 %) avec l’énoncé selon lequel ils avaient accès aux outils nécessaires (comme un ordinateur et l’Internet haute vitesse) pour télétravailler. De façon générale, les employés ont reconnu que l’Administration de la Chambre des communes et l’Administration du Sénat ont réagi rapidement à cette situation sans précédent : 86 % des répondants ont dit être plutôt en accord (45 %) ou fortement en accord (41 %) avec l’énoncé selon lequel ils ont reçu le soutien nécessaire de l’une ou l’autre administration. Plus particulièrement, quelques répondants ont salué les changements aux règles qui leur ont donné une nouvelle flexibilité afin d’accepter les documents et les signatures électroniques pour appuyer les demandes de remboursement des dépenses, et non plus uniquement les demandes papier, ce qui a répondu à une frustration de longue date de certains bureaux. Comme l’a mentionné un membre du personnel politique haut placé d’un(e) parlementaire libéral(e) dans une entrevue, cette flexibilité était d’autant plus importante que la pandémie a frappé à la fin de l’année financière et que bon nombre des gestionnaires de bureau tentaient tant bien que mal de boucler l’exercice à distance (LIB 1).

L’expérience n’a pas été positive pour tous. Certains bureaux ne disposaient pas de suffisamment de dispositifs reconnus pour faire la transition vers le télétravail en ligne, et l’accès à l’Internet haute vitesse posait un problème, surtout hors des grandes villes. Un membre du personnel d’un bureau de circonscription a fait observer qu’il n’a pas accès à l’Internet haute vitesse et que son équipe de circonscription doit partager une tablette Surface [de Microsoft] entre trois employés, sauf lorsqu’ils vont au bureau (répondant 154). Certains bureaux ont affirmé que le problème a perduré jusqu’à la fin mai (PCC 1). Une autre employée a évoqué le même problème et la solution qui a été trouvée finalement : le personnel a obtenu des ordinateurs pour tout le monde, ce qui a grandement facilité les choses. Avec l’ordinateur de la Chambre, elle peut faire de la maison absolument tout ce qu’elle fait du bureau. Elle ne voit donc plus la nécessité de se rendre physiquement au bureau (répondante 76).

Isolement et santé mentale

Même si les employés croyaient généralement avoir été efficaces durant la pandémie, plus des deux tiers des répondants étaient plutôt d’accord (47 %) ou fortement d’accord (21 %) pour dire qu’en raison du télétravail, ils se sont sentis isolés et déconnectés de leurs collègues. Une personne a écrit ressentir de la solitude et de l’isolement, et que sa motivation vient plus difficilement. Une autre a fait observer que les conversations en personne et les activités sociales ou les moments durant la journée où l’on socialise entre collègues sont essentiels au travail (répondant 6). Le répondant 27 a écrit que l’être humain est un animal social et que le travail apporte une grande dimension sociale, et ajouté que certains employés pourraient s’écrouler et qu’il y aura lieu de s’interroger sur l’état des employés après la pandémie.

Une employée d’expérience d’un(e) élu(e) libéral(e) s’inquiète également des répercussions psychologiques pour le personnel. Elle a mentionné qu’il s’agit d’une période très difficile. Les employés entendaient des histoires tristes alors qu’ils s’en faisaient euxmêmes pour leur santé et celle de leur famille ainsi qu’en raison des bouleversements sociaux. Elle a aussi fait remarquer que beaucoup d’employés sur la Colline résident dans de petits appartements au centreville et sont isolés de leur famille et de leurs réseaux (LIB 1). Selon elle, étant donné ces nombreux facteurs, il incombe aux partis et à la Chambre des communes d’observer de près les effets à long terme de la pandémie sur le personnel.

Tâches du personnel politique durant la pandémie

En quoi les tâches du personnel politique ontelles changé durant la pandémie? Cela dépend, en grande partie, de l’endroit où se situe le bureau, sur la Colline du Parlement (comme employé d’un député ou d’un sénateur) ou dans une circonscription.

Le travail dans un bureau de circonscription

Les bureaux de circonscription assurent une présence physique dans la circonscription du député et créent un lien avec ses concitoyens. Ils sont essentiels, car les députés ont (habituellement) l’intention de se présenter à la prochaine élection, et les bureaux de circonscription, même s’ils ne participent pas aux activités partisanes, leur permettent d’établir ou de maintenir leur visibilité et de se faire connaître comme des élus à l’écoute. Outre le bénéfice politique qu’ils se font ainsi, de nombreux députés tirent toutefois leur satisfaction en se mettant au service de leurs concitoyens16 et sont fiers d’offrir des services à tous les habitants de leur circonscription, en faisant abstraction de toutes considérations partisanes.

Les employés aident les députés à nouer le dialogue avec la population de diverses manières. Les députés sont des personnalités locales et il leur est impossible d’assister personnellement à toutes les activités auxquelles ils sont conviés. Les employés établissent les activités, trient les invitations et, de plus en plus, représentent leur député à des événements lorsque le député est à Ottawa ou qu’il a deux activités à son calendrier le même jour. Toutefois, dans les bureaux de circonscription, le plus gros du travail consiste à orienter les électeurs dans l’appareil gouvernemental fédéral et à les aider à régler des problèmes. Le volume de dossiers peut être élevé – les députés disent que leurs bureaux ouvrent des centaines de nouveaux dossiers chaque année – et demander beaucoup de temps, puisqu’il faut parfois des années pour résoudre des dossiers complexes١٧.

Fréquence et type de contacts publics

Durant la pandémie, les bureaux de circonscription étaient généralement fermés au public, même lorsque le personnel travaillait toujours sur place. Leur fermeture a totalement éliminé les visites sans rendezvous. Malgré tout, les bureaux ont continué de servir la population, presque entièrement par téléphone et par courriel, et, globalement, les employés ont signalé une augmentation des demandes d’information du public pendant la pandémie. Selon près de la moitié de tous les employés (48 %), le public communiquait avec leur bureau beaucoup plus qu’avant, et 14 % étaient d’accord pour dire que les contacts du public étaient un peu plus nombreux qu’avant.

Le personnel a signalé que les questions habituelles sur les programmes gouvernementaux, comme ceux touchant l’immigration, l’assurance-emploi et les pensions, n’ont pas cessé. En réalité, bien plus que les deux tiers des employés en circonscription et sur la Colline étaient d’avis que ces questions qui touchent la vie quotidienne étaient soit un peu plus nombreuses (21 %), soit beaucoup plus nombreuses (51 %) qu’à l’habitude.

Le plus grand changement réside dans le volume des demandes liées à la pandémie. Le tableau 3 indique la fréquence des communications publiques rapportées par le personnel travaillant dans des bureaux de député, où qu’ils soient. Presque tous les employés de député ont affirmé avoir reçu fréquemment (22 ٪) ou très fréquemment (77 %) des questions concernant les programmes d’aide du gouvernement fédéral aux particuliers et aux entreprises durant la pandémie, et près de 90 % ont dit avoir répondu fréquemment (36 ٪) ou très fréquemment (52 ٪) à des questions sur des règlements fédéraux liés à la COVID-١٩, telles que les restrictions aux frontières internationales et visant les déplacements aériens.

Le volume des demandes a non seulement augmenté, mais, comme un membre du personnel l’a mentionné, elles arrivaient aussi souvent par « grosses vagues, selon le cycle des nouvelles et les sujets d’actualité ». Cette situation était problématique, car, vu le contexte d’urgence et la rapidité avec laquelle les gouvernements prenaient leurs décisions, les questions du public parvenaient aux employés avant que l’information ne leur soit communiquée. Un membre du personnel d’un bureau de circonscription d’un(e) élu(e) conservateur(trice) a précisé que son bureau n’avait pas d’accès spécial et que le gouvernement ne communiquait pas du tout avec les bureaux de circonscription (PCC 1). Beaucoup d’employés ont trouvé que cela les mettait dans une mauvaise position. Un(e) adjoint(e) travaillant dans un bureau de circonscription a écrit qu’il était difficile de fournir de l’information aux électeurs, car la situation évoluait très rapidement et les bureaux de circonscription étaient mis au fait des programmes en même temps que la population, en écoutant les nouvelles. Selon une autre personne (répondant 107), les citoyens étaient frustrés par le manque d’information du personnel. Un(e) autre employé(e) a écrit que ce qui était le plus frustrant, c’était le manque de communication du gouvernement au sujet de ses programmes. Cette personne a dit apprendre toute l’information qu’elle connaissait sur les programmes d’urgence relatifs à la pandémie durant les conférences de presse de Trudeau à la télévision. Elle a déploré le fait que le personnel ne disposait pas de plus de précisions ni d’information lorsque les électeurs communiquaient avec leur bureau (répondant 34).

Plus d’un employé a tenu des propos durs envers les organismes gouvernementaux, en particulier Service Canada. Le 26 mars, Service Canada a fermé tous ses bureaux et n’offrait du soutien que par téléphone ou par courriel18. Le personnel des bureaux de député s’est de toute évidence senti forcé de répondre aux personnes désespérées qui ne pouvaient obtenir d’aide ailleurs, surtout celles ne possédant pas d’ordinateur ou de connaissances informatiques. Dans une entrevue, un membre du personnel a fait observer que le téléphone était devenu désuet et que le fait de tout faire en ligne laissait des gens pour compte. Quelqu’un d’autre a écrit que le personnel des bureaux de circonscription a dû faire le travail des employés de première ligne de Service Canada, ajoutant que certaines personnes, dans notre pays, n’ont pas accès à un ordinateur, et qu’il n’y avait personne pour les aider à remplir des formulaires papier. Son bureau de circonscription passait son temps à télécharger des formulaires et devait rencontrer les électeurs. Le personnel s’épuisait à essayer de faire avancer tous les dossiers (répondant 156).

Les employés des bureaux de député sur la Colline et en circonscription ont signalé avoir aussi aidé fréquemment (44 %) ou très fréquemment (35 %) des Canadiens coincés à l’étranger en raison des restrictions visant les déplacements, mais ceux des bureaux de circonscription (45 %) ont été beaucoup plus susceptibles de traiter ces questions très fréquemment que leurs homologues sur la Colline (25 %). Selon l’employé d’un(e) élu(e) libéral(e), durant le premier mois de la pandémie, son bureau de circonscription a traité 70 dossiers d’électeurs bloqués à l’étranger (répondant 67). Selon Charles Gascon, employé du BQ, le bureau de circonscription de son député a fourni des services 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 à des personnes coincées à l’étranger. Il a expliqué comment ses collègues et lui ont offert un service de « dernier recours » aux personnes incapables de trouver de l’aide ailleurs et sont restés en contact étroit avec des voyageurs canadiens à l’étranger, à qui ils ont transmis de l’information sur les services gouvernementaux canadiens et se sont enquis de leur sécurité personnelle et des dispositions qu’ils avaient prises. Au bout du compte, ils ne pouvaient que leur donner de l’information et, au besoin, communiquer avec le bureau du ministre des Affaires étrangères en leur nom. Charles Gascon dit néanmoins avoir eu l’impression que ses collègues et lui offraient un service essentiel. À la fin, il a estimé que son bureau avait contribué au rapatriement de 36 électeurs et que tous les bureaux du BQ en avaient ensemble rapatrié plus de 2 000.

Stress et anxiété

Même en temps normal, les employés des bureaux de circonscription, qui sont des travailleurs de première ligne au service de la population, sont exposés au risque de mauvais traitements les visant eux personnellement ou leurs allégeances politiques d’une manière que ne vivent pas leurs collègues qui travaillent en sécurité dans l’enceinte parlementaire19. Un incident qui s’est produit au début d’août 2020, lors duquel une employée du bureau de circonscription de la députée Catherine McKenna a subi des propos haineux et misogynes de la part d’un membre du public20, témoigne de la violence dont peuvent être victimes les personnalités politiques, en particulier les femmes, et leur personnel. Certes, un tel comportement ne peut être attribuable au virus, mais la pandémie accroît l’anxiété et la frustration chez de nombreuses personnes et cela cause des tensions dans les rapports avec le personnel des députés, surtout (mais pas exclusivement) dans les bureaux de circonscription.

Un membre du personnel d’un bureau de circonscription a écrit que la COVID-19 a créé beaucoup de stress au sein de la population, chez les particuliers, les groupes, les organisations et les entreprises (répondant 121). Une autre personne a dit plus ou moins la même chose : le stress est présent dans les communications avec le bureau, et le personnel le ressent; c’est une période difficile (répondant 115).

Parfois, des employés excusent les réactions des électeurs. Un membre du personnel d’un bureau de circonscription a expliqué que les gens qui téléphonaient étaient « plus en colère et plus agressifs » qu’à l’habitude, mais il a attribué cela au fait que les appelants craignaient souvent de perdre leur emploi ou leur entreprise, ou encore s’inquiétaient pour leur santé ou celle de leur famille. Ils étaient aussi frustrés d’être incapables de communiquer avec Service Canada ou l’Agence du revenu du Canada. Selon ce membre du personnel, une fois que les gens arrivaient à parler à une vraie personne au téléphone, mais qu’elle était incapable de répondre à leurs questions, ils s’en prenaient à elle (PCC 1).

Accès à l’information gouvernementale

Selon le Centre Samara pour la démocratie, les bureaux de député, en aidant les électeurs, dispensent le gouvernement d’embaucher du personnel et « colmatent les brèches d’une bureaucratie défaillante21 ». C’est peutêtre vrai, mais il est difficile d’imaginer les électeurs cesser de se tourner vers leur bureau de circonscription pour obtenir de l’aide. Certains ministères l’avaient déjà fait auparavant. Cependant, des employés ont constaté que, durant la pandémie, même les voies habituelles de communication avec le gouvernement ne fonctionnaient pas. Il serait utile que les ministères et les organismes gouvernementaux le reconnaissent et qu’ils communiquent davantage l’information aux bureaux de circonscription, notamment au moyen de points d’accès direct comme des lignes téléphoniques. Certains ministères l’avaient déjà fait auparavant; quelquesuns l’ont fait durant la pandémie. Cependant, les employés ont constaté que, durant la pandémie, même les voies habituelles de communication avec le gouvernement ne fonctionnaient pas. Une personne a mentionné que les employés n’avaient pas d’accès spécial et que les bureaux régionaux avec qui ils communiquaient habituellement étaient fermés (PCC 1). Durant une crise, ce n’est pas le moment de priver les citoyens d’information et il faudrait faire plus pour maintenir les voies de communication ouvertes.

Le travail dans les bureaux de parlementaires

Alors que les employés des bureaux de circonscription offrent principalement des services à la population, ceux des bureaux de parlementaires appuient les députés et les sénateurs dans leur rôle de législateurs et les aident à surveiller l’exécutif et à le tenir responsable de ses actes. Habituellement, ce travail consiste en des activités qui tournent auteur du député personnellement et de son travail à la Chambre, en comité et au caucus. Normalement, lorsque le Parlement siège, les employés des députés et des sénateurs travaillent de longues journées intenses. Mais à quoi ressemble leur travail quand leur patron ne met presque plus les pieds à Ottawa? Que se passetil quand il n’y a pas de discours à prononcer, qu’il y a peu de votes auxquels participer et que les comités se réunissent en ligne ou doivent suspendre leurs séances?

Les employés sur la Colline prêtent mainforte au personnel de circonscription

Globalement, 58 ٪ des employés de députés travaillant sur la Colline ont convenu que, durant la pandémie, la population communiquait avec eux « beaucoup plus qu’avant ». Le lourd volume de demande de la part du public a largement compensé l’interruption des travaux parlementaires, car les employés ont prêté mainforte à leurs collègues en circonscription. Selon une personne travaillant sur la Colline pour un(e) élu(e) conservateur(trice), de la mimars jusqu’à la fin mai, le personnel était invariablement plus occupé qu’à l’habitude, même comparativement à une semaine où le Parlement siège. S’occupant des travaux parlementaires, cette personne a dû considérablement se réorganiser et aider ses collègues qui travaillaient plus souvent en première ligne (répondant 93). Une autre personne travaillant sur la Colline pour un(e) élu(e) libéral(e) a déclaré que le volume de travail durant la pandémie était inégalé depuis six ans de travail pour cet(te) employeur(e). Chaque matin, des centaines de courriels non lus l’attendaient. Les téléphones ne dérougissaient pas. C’était sans précédent. Les employés sont devenus des employés de première ligne (répondant 15).

Les employés de sénateurs n’ont pas eu l’occasion de faire cette transition, puisqu’ils n’ont pas de collègues en circonscription. Cette réalité explique pourquoi la moitié d’entre eux a signalé que les rapports avec le public au bureau étaient soit aussi fréquents qu’avant (21 ٪), un peu moins fréquents (٢١ ٪) ou beaucoup moins fréquents (٨ ٪). D’ailleurs, une majorité de répondants du Sénat (31 %) ont dit ne pas avoir eu l’occasion d’observer la fréquence des rapports avec le public, ce qui porte à croire que ce n’était pas ce qui constituait le plus gros de leur travail.

Toutefois, certains employés de député, en particulier ceux qui travaillent avec les dirigeants des caucus et les porteparole de l’opposition, ont été fort occupés avec les tâches parlementaires, même s’il y a eu beaucoup de changements à leur façon habituelle de travailler en raison de la COVID19.

Négociation et coordination de la Chambre

Normalement, ce sont le leader à la Chambre et le whip de chaque parti qui coordonnent et gèrent le travail des députés de leur parti à la Chambre des communes et en comité, et qui se coordonnent avec les autres partis pour assurer (le plus possible) le bon fonctionnement de la Chambre22. Or, au quotidien, c’est souvent leur personnel qui s’en charge. Toutefois, durant la pandémie, ce travail était « radicalement différent », comme l’a dit un membre du personnel du NPD, en raison de la suspension du Règlement. Dans les faits, tous les partis devaient s’entendre sur toutes les mesures, ce qui a grandement compliqué la négociation dans un contexte où les règles ne valaient plus rien. Il fallait repartir à zéro chaque fois, ce qui nécessitait beaucoup plus de discussions et de négociation en coulisse qu’à l’habitude (NPD 1).

Par exemple, les partis devaient s’entendre sur une présence réduite à la Chambre, proportionnelle au nombre total de sièges détenus par chaque parti – dans un « esprit de collégialité », selon l’adjoint du whip conservateur Sébastien Togneri. Le personnel a alors dû négocier avec les députés pour établir ce que les employés du NPD appellent les « listes provisoires » des députés qui seraient présents. Cela a été difficile, a expliqué M. Togneri, en raison « des pressions exercées par les électeurs pour que les députés soient ici », à Ottawa, mais certains députés n’étaient pas à l’aise et, surtout pour les députés vivant loin d’Ottawa, les déplacements n’étaient pas pratiques, ni même parfois sécuritaires. Le personnel a donc dû prendre ces aspects en considération et évaluer qui avait de bonnes raisons d’être présent (NPD 1).

Habituellement, les employés du bureau du whip de chaque parti appuient leur député et coordonnent son travail dans l’antichambre adjacente à la Chambre des communes. En raison de la distance physique à respecter durant la pandémie, les employés, tout comme les députés, étaient moins nombreux, mais le personnel des whips des partis a continué de gérer leur travail dans l’antichambre. S’ajoutaient à eux les employés des communications, des bureaux de ministres ou de chefs de l’opposition ainsi que ceux des bureaux des porte parole de l’opposition mobilisés pour offrir un soutien en communication ou une expertise en matière de politiques sur des aspects précis tels que les projets de loi ou le budget des dépenses. M. Togneri a fait remarquer que, comme les pages ont été dispensés de leur travail durant la pandémie, la tâche qui leur incombe habituellement de transmettre les messages destinés aux députés et envoyés par les députés est revenue aux employés du bureau du whip qui dirigent le bureau de chaque parti dans l’antichambre.

Recherche et communications

Durant la pandémie, une partie du travail du personnel s’est déroulé normalement. Le personnel des communications rédigeait les communiqués, tenait à jour les sites Web et gérait les comptes des réseaux sociaux. La recherche sur les positions stratégiques et politiques s’est poursuivie, qu’il s’agisse d’examiner les dossiers de l’heure, de remplir des demandes d’accès à l’information ou de travailler avec des députés pour soumettre des questions à inscrire au Feuilleton (NPD 2)

Or, la suspension sans précédent du Parlement ainsi que l’urgence et les enjeux élevés des mesures d’intervention du gouvernement ont créé des pressions intenses sur les députés comme sur le personnel de tous les partis, mais surtout du côté de l’opposition. Comme l’a souligné Ian Brodie, conseiller spécial du chef conservateur Andrew Scheer et ancien chef de Cabinet du premier ministre Stephen Harper, dans une entrevue, même si le gouvernement a remis une copie d’un projet de loi frappée d’un embargo avant son dépôt, l’embargo n’a pas permis de consulter des experts externes. Par conséquent, c’est le personnel des partis d’opposition, qu’il travaillait au bureau de recherche du parti ou au bureau du porte parole ou du chef, qui a dû analyser par lui-même le projet de loi dans le délai limité accordé. Après le dépôt du projet de loi, le personnel a dû vérifier rapidement s’il correspondait à la copie frappée d’embargo et être prêt à conseiller les députés sur la mesure législative.

Assurer l’accès à l’information au caucus

Comme il est mentionné plus haut, les employés des bureaux de député étaient frustrés par le manque d’information en temps opportun sur les initiatives gouvernementales. Cette situation était peutêtre compréhensible, du fait que les politiques étaient élaborées très rapidement et que le personnel des parlementaires devait obtenir et diffuser l’information le plus rapidement possible à leurs collègues en première ligne.

Du côté des partis de l’opposition, ce sont les employés des bureaux des ministres fantômes qui sont le plus au fait des programmes gouvernementaux et, selon un(e) conseiller(ère) dans la circonscription d’un(e) élu(e) conservateur(trice), le personnel des bureaux des porteparole avait « beaucoup de pressions » pour diffuser l’information aux bureaux de circonscription des membres de leur caucus. Le personnel travaillant pour les agents du caucus de chaque parti a aussi transmis l’information. Le bureau du whip du BQ, par exemple, a produit chaque jour des messages pour informer les députés sur les propos tenus par le premier ministre et les gouvernements provinciaux ainsi que sur les nouveaux programmes en réaction à la pandémie dès que l’information était accessible (Gascon). Le Bureau de recherche libéral (BRL) a donné aux députés libéraux des séances d’information où les ministres étaient présents pour répondre aux questions. Selon une personne haut placée du personnel libéral, le BRL avait déjà donné de telles séances, de façon ponctuelle, sur de gros dossiers. Par contre, durant la pandémie, ces séances avaient lieu chaque jour et étaient bien accueillies par les députés. Plusieurs fois par semaine, le BRL a aussi fait des conférences téléphoniques et des webinaires destinés aux employés des bureaux du Parti libéral de partout au pays afin que « tous soient sur un pied d’égalité » (LIB 1). L’information concernait non pas uniquement la teneur des dossiers et les pratiques exemplaires pour les traiter, mais également les mesures d’aide en santé mentale à la disposition du personnel.

Appuyer les députés en comité

Habituellement, les employés des parlementaires consacrent une bonne part de leur temps et de leurs efforts à appuyer les députés et les sénateurs, selon le cas, dans leurs responsabilités relatives aux comités. Il peut s’agir, par exemple, de chercher de la documentation et des témoins éventuels, lire les mémoires des témoins et préparer des questions, donner des conseils sur les stratégies à adopter lors des réunions de comité, négocier avec d’autres bureaux – de leur parti ou d’un autre parti – au sujet des travaux des comités, aider à la recherche et à la rédaction de rapports (surtout les employés du côté de l’opposition) et, bien entendu, affecter du personnel aux députés et aux sénateurs lors des réunions de comité.

Tout cela a changé, comme bien d’autres choses pendant la pandémie. Du 24 mars jusqu’à la fin juillet, 9 des 27 comités permanents de la Chambre des communes ne se sont pas réunis du tout, et 5 autres comités ne se sont réunis qu’une seule fois. Sur les 18 comités permanents du Sénat, seuls 6 avaient été constitués depuis l’élection fédérale d’octobre 2019 et, parmi eux, seuls 5 se sont réunis entre la mimars et la fin juillet23. En revanche, quelques comités se sont réunis fréquemment. À la Chambre, le Comité des finances s’est réuni 35 fois, le Comité de la santé, 26 fois, et celui de la procédure et des affaires de la Chambre, 24 fois. Au Sénat, le Comité des finances nationales a siégé ١٠ fois et celui des affaires sociales, ٨ fois.

Tous les comités, sauf un, se sont réunis virtuellement, et non en personne. En effet, seul le Comité spécial sur la pandémie de COVID-19 de la Chambre des communes, bien que constitué de tous les députés, s’est rencontré sous une forme hybride 25 fois. La plupart des députés y ont participé virtuellement, mais quelquesuns en personne, comme le prévoyait l’entente sur la distanciation physique négociée entre les partis.

Les comités virtuels ont posé des difficultés pour le personnel. D’une part, le fardeau n’était pas réparti également. Étant donné qu’une poignée de comités se réunissaient très souvent, et la plupart des comités, rarement ou pas du tout, le travail lié aux comités occupait peu ou pas du tout la plupart des employés. Ces derniers pouvaient se concentrer sur d’autres tâches, comme aider leur bureau de circonscription à répondre aux demandes du public.

En contrepartie, le travail du personnel appuyant les députés siégeant à des comités très actifs était considérable, et difficile sans contact direct avec le député. Si le député était en ligne, il était impossible de lui parler brièvement ou de lui glisser discrètement des notes durant la réunion. C’est souvent ainsi que les employés transmettent de l’information pertinente ou des conseils, de leur propre initiative ou à la demande du député. Bien entendu, ils peuvent envoyer un message texte ou un courriel, mais il risque de se perdre. Selon un membre du personnel d’un(e) élu(e) néo démocrate, certains députés se sont plaints du trop grand nombre de courriels qu’ils ont reçu durant les réunions de comité, ce qui a obligé les employés à rivaliser avec toutes les personnes qui possédaient le numéro de téléphone du député pour attirer son attention.

Conclusion

Examiner le travail des employés politiques des parlementaires durant la pandémie met en lumière le rôle essentiel, mais souvent non reconnu, qu’ils jouent en coulisses pour appuyer les députés et les sénateurs dans le cadre de toutes leurs responsabilités.

Plus particulièrement, la pandémie a fait ressortir l’importance des bureaux de député dans la prestation de services aux Canadiens, surtout des services de dernier recours aux gens qui n’ont pas les ressources ou les aptitudes pour consulter les sites Web du gouvernement. Les ministères et les cabinets des ministres devraient reconnaître le rôle de ces employés et faire de leur mieux pour s’assurer que les voies de communication restent ouvertes.

Sur la Colline, tout le monde sait que les pratiques d’emploi diffèrent grandement entre les députés, notamment la rémunération et la charge de travail. Le sondage mené auprès du personnel montre bien que les conditions de travail étaient également très variables durant la pandémie. Même si, officiellement, les bureaux de député étaient fermés et que tout le personnel travaillait à la maison, un nombre considérable d’employés se rendaient toujours au bureau au moins à l’occasion. Et certains ont été forcés de s’y rendre, même si c’était à contrecœur. Évidemment, certains employés ont peut être dû assurer une présence physique, en particulier ceux appuyant les députés qui étaient présents physiquement lorsque la Chambre siégeait en respectant la distanciation physique. Toutefois, grâce aux technologies, le télétravail à temps plein était une solution pratique, voire idéale, pour la plupart des bureaux et des employés. Le personnel de la Chambre des communes devrait s’assurer que tous les bureaux de député disposent de la technologie nécessaire, dont des ordinateurs et l’accès à Internet, pour travailler sans difficulté de la maison, et les partis devraient fortement encourager leurs élus à respecter les sensibilités de leurs employés concernant la sécurité et le risque.

Comme bien des Canadiens, les employés politiques s’inquiétaient de leur santé et de leur bienêtre et de ceux de leur famille, se sont adaptés au télétravail et se sont efforcés de concilier leurs responsabilités professionnelles et celles à la maison. Par contre, ils ont aussi subi des pressions vigoureuses en répondant aux besoins urgents de leurs concitoyens et ont été la cible d’une grande part de leur frustration et de leur colère. Même en temps normal, la culture dans le milieu des employés des parlementaires peut être toxique pour leur santé mentale. Les conséquences durables de la pandémie ne sont pas encore apparentes, mais elles pourraient accroître ces difficultés. Il est donc important que la Chambre des communes et les partis continuent d’offrir du counseling et d’autres services aux employés pour atténuer les conséquences néfastes.

Notes

1 Les entrevues ont été réalisées auprès de 10 employés qui travaillent actuellement pour des députés et qui représentent les quatre partis politiques officiellement reconnus, et de 1 adjoint(e) de sénateur(trice). Certains sont nommés, avec leur consentement. D’autres sont identifiés au moyen de l’abréviation du parti, p. ex. LIB 1, NPD ٢. Un sondage bilingue a été diffusé en juillet 2020 à tous les employés des députés et des sénateurs. Au total, 175 réponses ont été reçues des bureaux de député sur la Colline (73), des bureaux de député en circonscription (55) ou des bureaux de sénateurs (47). Le nombre exact de personnes ayant reçu le sondage est inconnu puisqu’il a été distribué par adresses de courriel de groupe. L’envoi a bien fonctionné pour les bureaux du Sénat, mais le premier courriel destiné aux bureaux de la Chambre des communes a été entièrement bloqué par le parefeu. Deux tentatives ultérieures vers des listes d’adresses configurées différemment ont entraîné un grand nombre d’échecs d’envoi et de messages générés automatiquement indiquant que la boîte de courriels n’était pas surveillée. Selon le nombre global d’employés (voir le tableau 1), le taux de participation minimal général est de 9 %, avec des taux de participation minimaux différents pour les bureaux de député sur la Colline (13%) et en circonscription (5 %) et les bureaux de sénateurs (21 %). Pour obtenir des explications plus poussées sur la méthodologie, veuillez communiquer avec l’auteur à paul.wilson@carleton.ca.

2 Par exemple, voir Jonathan Craft, Backrooms and Beyond: Partisan Advisors and the Politics of Policy Work in Canada. Toronto : University of Toronto Press.

3 Daniel Dickin, « L’organisation des coulisses du pouvoir : le personnel politique et les bureaux des députés fédéraux », Revue parlementaire canadienne, vol. 39, no ٢, ٢٠١٦, p. 816; Peter MacLeod, The Low Road to Democratic Reform: Constituency Offices, Public Service Provision and Citizen Engagement, 2005, http://www.theplanningdesk.com/lowroadreport.pdf; Peter MacLeod, « Comment organiser efficacement son bureau de circonscription », Revue parlementaire canadienne, vol. 2, no ١, ٢٠٠٦, p. ٩12; Royce Koop, Heather Bastedo et Kelly Blidook, Representation in Action: Canadian MPs in the Constituencies, Vancouver : UBC Press, 2018.

4 Feodor Snagovsky et Matthew Kerby, « Political Staff and the Gendered Division of Political Labour in Canada », Parliamentary Affairs, vol. 72, vol. 3, 2019, p. 616637. Meagan Cloutier et Melanee Thomas, « Representation on the Front Line: Gender and MP Staff in Canadian Politics », document présenté lors de la conférence annuelle de l’Association canadienne de science politique, Vancouver (ColombieBritannique), juin 2019.

5 R. Paul Wilson, « The work of Canadian political staffers in parliamentary caucus research offices », Administration publique du Canada, vol. 63, no 3, 2020.

6 Au 31 mars 2020, on comptait 669 employés de ministres travaillant à temps plein au sein du gouvernement canadien. Mario Dion, Rapport annuel 20192020 ayant trait à la Loi sur les conflits d’intérêts, Ottawa : Commissariat aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Parlement du Canada, 2020, p. 3.

7 Chambre des communes, Manuel des allocations et services aux députés, chapitre 4 : Budgets, 1er avril 2020, p. 43.

8 Chambre des communes, Manuel des allocations et services aux députés, chapitre 4 : Budgets (annexe), 1er juillet ٢٠٢٠, p. ٤13.

9 Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce, « Nouveau contrat pour les membres de la section locale 232 à l’emploi du NPD fédéral », http://www.tuac.ca/index.php?option=com_content&view=article&id=31224:staff-of-the-federal-ndp-achieve-new-contract-ufcw-232&catid=9777&Itemid=6&lang=fr.

10 À de très rares exceptions près, les SAGE répertorient les employés sous les titres suivants : adjoint(e) de circonscription, adjoint(e) de député(e), adjoint(e) parlementaire et adjoint(e) spécial(e). Dans le calcul du tableau 2, on tient pour acquis que les adjoint(e)s de circonscription travaillent au bureau de circonscription, et les autres employés, sur la Colline.

11 Voir MacLeod, The Low Road to Democratic Reform, 2005, p. 11; Cloutier et Thomas, « Representation on the Front Line », 2019, p. 6.

12 R. Paul Wilson, « Research Note: A Profile of Ministerial Policy Staff in the Government of Canada », Revue canadienne de science politique, vol. 48, no 2, juin 2015, p. 462.

13 Abbas Rana, « Liberal staffer urges all political parties to address mental health challenges, after his attempted suicide on the Hill », The Hill Times, 25 juin 2018, p. 1, 12.

14 R. Paul Wilson, « Political Staff Support to Canadian MPs », document présenté au congrès mondial de l’Association internationale de science politique, Brisbane, 2018.

15 Laura Ryckewaert, « It’s a different world we’re all living in’: Vast majority of staff working remotely, focused on COVID-19 response », The Hill Times, 25 mars 2020, p. 6.

16 Terhas Ghebretecle, Michael Morden, Jane Hilderman et Kendall Anderson, Il n’y a pas que les barbecues : Repenser le travail en circonscription pour activer un engagement démocratique local, Toronto : Le Centre Samara pour la démocratie, 2018.

17 Voir la série d’articles de Laura Ryckewaert dans le Hill Times : « On the Front Lines: Constituency Aides are an MP’s ‘Eyes and Ears,’ Says NDP MP Kwan, and Her Team is a Busy One », 5 février 2018, p. 6; « ’It’s Really a Window to the World’: Immigration Cases Front-And-Centre for Liberal MP Alghabra’s Busy Mississauga Centre Riding Team », 12 février 2018, p. 23; « On The Road Again: How Rookie Liberal MP Hutchings Tackles Riding Bigger than Switzerland », 19 mars 2018, p. 32.

18 « COVID-١٩ : Fermeture des Centres Services Canada offrant des services en personne », 26 mars 2020, https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/nouvelles/2020/03/covid-19-fermeture-des-centres-services-canada-offrant-des-services-en-personne.html.

19 Cloutier et Thomas, « Representation on the Front Line », 2019, p. 1316.

20 Aedan Helmer et Bruce Deachman, « Police Investigating Verbal Tirade Against MP McKenna and Staffers », The Ottawa Citizen, 11 août, 2020, p. A.2.

21 Alison Loat et Michael MacMillan, Tragedy in the Commons: Former Members of Parliament Speak Out about Canada’s Failing Democracy, Toronto : Random House, 2014, p. 110.

22 Alex Marland, Whipped: Party Discipline in Canada. Vancouver : UBC Press, 2020.

23 Les statistiques des comités de la Chambre des communes ont été obtenues sur https://www.ourcommons.ca/Committees/fr/Home le ٧ août 2020, et celles des comités du Sénat, sur https://sencanada.ca/fr/Committees le 18 août 2020.

R. Paul Wilson est professeur agrégé au Programme d’études supérieures Riddell en gestion politique de l’Université Carleton.