Réflexions de députés à propos des bibliothèques parlementaires

Article 7 / 15 , Vol 43 No. 1 (Printemps)

Réflexions de députés à propos des bibliothèques parlementaires

De nombreux parlementaires, en tant que clients principaux des bibliothèques parlementaires, connaissent la valeur intrinsèque de ces institutions, et ce, même si aucune bibliothèque n’est à leur disposition dans leur administration. Dans ce nouveau concept de table ronde, la Revue parlementaire canadienne réunit les propos de quatre députés, qui expliquent comment et pourquoi ils utilisent la bibliothèque de leur assemblée législative, ou ce qu’ils font lorsqu’ils n’ont pas accès à une bibliothèque.

Participants : Shane Getson et Nathan Neudorf, députés provinciaux; Liz Hanson et Kevin O’Reilly, députés territoriaux

RPC : Après votre élection, quand avez-vous découvert ou commencé à utiliser les services de la bibliothèque de l’Assemblée législative? S’il n’y a pas de bibliothèque dans votre administration, qu’avez-vous fait pour combler vos besoins en matière de recherche?

Nathan Neudorf : J’ai été élu il y a un peu plus d’un an, et nous avons commencé à siéger presque immédiatement. J’ai visité la bibliothèque de l’Assemblée législative sans tarder. J’y ai trouvé une multitude d’informations pour savoir comment m’adresser à une assemblée, chose qui m’était alors totalement inconnue. En consultant des archives, que ce soit pour un projet de loi ou pour ma première allocution, j’ai pu comprendre tout de suite comment les anciens députés de ma circonscription s’y étaient pris. Au bout d’une semaine ou deux, j’utilisais déjà d’emblée ces ressources.

Shane Getson : J’ai découvert la bibliothèque dès ma première journée. La visite de celle-ci faisait partie de ma tournée d’orientation. J’adore les bibliothèques, et celle qui est à notre disposition est fantastique. Les services de repérage d’articles pertinents dans les journaux locaux de l’Alberta et de leur classement par région m’aident énormément.

Kevin O’Reilly : Avant d’être député, j’avais déjà consulté les ressources de la bibliothèque de l’Assemblée législative parce qu’on y trouve plusieurs journaux à propos d’affaires polaires et circumpolaires. Dans les six premiers mois suivant mon élection, j’ai eu recours aux services de la bibliothèque autant dans le cadre de mes fonctions qu’à titre personnel; ceux-ci ont été très utiles pour ce qui est de trouver des documents ou des propos dans le hansard sur n’importe quel sujet. Le personnel de la bibliothèque a pu trouver une entente d’exploitation minière à Terre-Neuve datant des années 1920 pour mes travaux personnels. Mon premier adjoint de circonscription connaissait bien les services de la bibliothèque, et y recourait en aval.

Liz Hanson : Nous n’avons pas de bibliothèque parlementaire au Yukon. Dans les petites administrations comme la nôtre, nous devons aborder le même genre d’enjeux que n’importe quel parlementaire ailleurs, mais sans ressources ou très peu. Le personnel des partis dans une petite administration est minime. Nous avons un ou deux employés. Les députés finissent par faire leurs recherches eux-mêmes. C’est intéressant, mais cela ne permet pas de garder une trace des sources ou de la documentation. C’est là l’une de mes préoccupations. Concernant les questions de procédure soulevées pendant l’Assemblée, nous pouvons certainement compter sur le bon travail des greffiers. Autrement, on réinvente souvent la roue et on perd beaucoup de temps. Je ne suis pas certaine que l’on contribue véritablement à un débat constructif sans informations sur les précédents ou sur ce qui s’est fait auparavant. Rien de vraiment nouveau sous le soleil.

RPC : Vous a-t-il été facile de vous familiariser avec le fonctionnement de la bibliothèque? Avez-vous suivi des séances de formation en groupe ou individuelles? Ou en avez-vous exploré les possibilités vous-même?

SG : À vrai dire, je n’ai que survolé la gamme de services offerts. La séance d’orientation a couvert l’essentiel, mais le personnel de la bibliothèque m’aide grandement.

NN : Je viens du secteur de la construction, alors la séance d’orientation m’a été très utile. La bibliothèque peut sembler intimidante compte tenu de sa taille, de sa quantité de ressources et du genre de documents qu’elle contient, mais le personnel rend le tout extrêmement accessible. Je compte beaucoup sur le personnel pour m’aider à cibler ma recherche rapidement, plutôt que de fouiller par moi-même. J’ai été vraiment frappé par la valeur de ce qu’on y trouve. Pourquoi retracer le chemin quand quelqu’un est déjà passé par là?

KO : Lors de ma séance d’orientation à mon premier mandat, en 2015, on nous a présenté les services et le personnel de la bibliothèque en général, en nous encourageant à visiter les locaux, qui sont dans l’enceinte de l’édifice. Pour la séance d’orientation de 2019, j’ai plaidé en faveur d’une séance plus approfondie donnée par le personnel de la bibliothèque, et j’ai obtenu gain de cause.

RPC : À quelles fins utilisez-vous les services de la bibliothèque ou de recherche le plus souvent? Vos besoins ont-ils évolué depuis que vous êtes en poste?

NN : Au début, je m’en servais pour jauger le style oratoire des députés qui m’ont précédé. Puis, lentement, mes recherches sont devenues plus ciblées sur le plan du contenu. Maintenant, j’examine si une question a déjà été abordée à l’échelle locale, provinciale et parfois même, nationale, et comment elle l’a été, le cas échéant; je m’attarde également à la perspective historique.

KO : J’ai fait appel au personnel de référence et de recherche de la bibliothèque pour produire de la documentation en prévision de déclarations de députés et de questions orales, pour rédiger des notes d’information pour mieux comprendre comment d’autres administrations abordent certaines questions ou certains enjeux, et pour m’aider à répondre aux préoccupations de citoyens dans ma circonscription. Je ne crois pas que mes besoins ont changé au fil du temps, même si je comprends mieux les services et le soutien que la bibliothèque met à ma disposition. Je ne connais pas encore tout ce qu’ils ont à offrir, mais je dirais qu’il serait peut-être plus important que les adjoints de circonscription suivent une formation et une séance d’orientation.

SG : À l’heure actuelle, j’utilise leurs services pour suivre l’actualité dans les journaux et les magazines, mais dans l’avenir, je me concentrerai sur les traités, les ententes foncières, les études environnementales et les évaluations de la faune en ce qui a trait aux corridors de transport.

LH : J’aimerais l’utiliser comme un dépôt des anciens débats. En ce moment, il est très difficile de consulter le hansard d’il y a 30 ou 40 ans. La situation s’améliore pour ce qui est d’avoir accès aux documents numérisés, mais la tâche n’est pas terminée. De plus, il y a des enjeux liés aux comités et à la documentation sur leurs activités; sans accès à cette documentation, on piétine un peu.

RPC : Est-ce que vous ou votre personnel faites des recherches ailleurs? Si oui, auprès de quelles sources?

NN : La plupart de mes employés sont des millénaux; ils sont parfois même plus jeunes. Bien entendu, ces derniers se tournent rapidement vers Google. Toutefois, la nature de notre travail fait en sorte que quantité d’informations publiques ne sont pas aussi précises que ce que l’on souhaiterait aux fins de discussion ou de débat parlementaires. Nous finissons assez souvent par consulter les ressources de la bibliothèque pour avoir cette perspective historique et d’archives.

KO : Bon nombre de mes recherches sont exécutées par mon adjoint de circonscription; celui-ci se tourne vers le personnel de la bibliothèque, qui répond généralement plus rapidement et de manière plus détaillée que s’il passait par la voie privilégiée par notre gouvernement de consensus, c’est-à-dire de consulter les cabinets des ministres. Souvent, le personnel de référence et de recherche de la bibliothèque a une mémoire institutionnelle et organisationnelle quant à la manière dont les questions étaient abordées dans le passé. Cela peut se révéler très utile.

LH : Je suis députée depuis 2010. J’ai vécu trois élections. Lorsque nous étions dans l’opposition officielle, nous disposions d’employés supplémentaires qui pouvaient nous aider à accomplir des tâches de recherche et de rayonnement. Il ne s’agit pas seulement de faire de la recherche, mais aussi de valider auprès de spécialistes et de collaborer avec eux, où qu’ils soient. On peut circonscrire sa recherche, mais il faut en assurer le suivi auprès d’eux. Lorsqu’on a peu ou pas de personnel, c’est problématique. Nous comptons beaucoup sur des citoyens qui s’intéressent à certaines questions. Parfois, ils nous aiguillent vers des spécialistes d’un bout à l’autre du pays. Cela dépend vraiment du député et du nombre d’employés de soutien. Il peut être difficile d’ajouter des tâches de recherche lorsqu’on compte sur une seule personne pour gérer un bureau.

RPC : Selon ce que vous savez à propos de vos collègues, est-ce que les députés utilisent différemment les services de la bibliothèque? Est-ce que cela dépend du rôle, de la circonscription, ou encore des intérêts sur le plan législatif?

NN : Je n’ai pas posé la question directement à mes collègues concernant leur recours aux services de la bibliothèque; compte tenu de la diversité des représentants, je suis certain que les habitudes et I’expertise diffèrent quant à la manière d’aborder une question. Selon moi, certaines personnes se fieraient davantage à leur personnel. Si je devais faire une supposition, je dirais que les députés plus anciens utilisent davantage les bibliothèques en raison de ce qu’elles peuvent offrir. Le fait de confier aux adjoints la tâche de trouver la bonne information pour un débat à l’étude est une grande responsabitlité à mettre sur leurs épaules et une grande marque de confiance. Je dirais que plus un député est en poste depuis longtemps, plus il aurait recours à cette institution.

KO : J’entends souvent dire que bon nombre de députés n’utilisent pas les services de la bibliothèque. C’est peut-être en raison de leur niveau de scolarité, de la circonscription qu’ils représentent et du fait qu’ils sont ou non un membre régulier puisque le Cabinet, semble-t-il, n’y a presque jamais recours.

RPC : À mesure que les ressources de la bibliothèque se numérisent, vous inquiétez-vous de votre capacité à trouver ce que vous cherchez, ou êtes-vous plutôt excités à l’idée de pouvoir faire vos recherches davantage par vous-même?

SG : Oui et non. Je n’obtiens pas souvent de bons résultats avec l’électronique. Le fait de pouvoir compter sur une personne capable de m’orienter dans la bonne direction, qui connaisse d’autres ressources ou qui puisse avoir déjà trouvé cette information dans le passé est d’une valeur inestimable.

NN : Pour moi, c’est un mélange des deux. Le numérique est génial parce qu’on peut trouver plus rapidement l’information qu’on recherche, mais je suis préoccupé par la manière dont les moteurs de recherche priorisent les résultats.

KO : J’ai de bonnes capacités en matière d’Internet, alors je ne m’inquiète pas pour ce qui est d’utiliser des ressources numériques pour faire des recherches. Toutefois, je crains que nous perdions la gratuité de ces services ou que ces derniers soient monopolisés. Par ailleurs, la formation et la promotion à propos des ressources de la bibliothèque sont des aspects très importants et souvent négligés.

LH : On trouve tellement n’importe quoi sur Internet. C’est difficile de trouver des repères si l’on n’est pas spécialiste dans un domaine. Parfois, les affirmations de certains députés à l’Assemblée législative me font penser qu’ils ne sont pas allés au-delà du premier niveau pour ce qui est de vérifier leurs sources ou de valider leurs propos. Par ailleurs, on peut se perdre dans ce puits sans fond d’informations; il faut se rendre à l’évidence que nous n’avons pas le temps de faire cela. La qualité de nos recherches laisse à désirer lorsque nous sommes contraints par le temps.

RPC : Liz, avez-vous une idée des raisons pour lesquelles l’Assemblée législative du Yukon est la seule à ne pas avoir de bibliothèque?

LH : On résiste vraiment à entendre mon point. J’ai passé 30 ans dans la fonction publique et dans la gestion. Je suis arrivée au gouvernement pensant qu’on disposait d’un système. Or, je constate que le territoire dispose de l’éventail de responsabilités inhérentes à une province depuis 2003 seulement, et je crois que le travail de député n’a jamais vraiment été perçu comme un emploi à temps plein. On commence à peine à saisir qu’en tant que membres de l’Assemblée, nous sommes responsables de la gouvernance de notre territoire, et qu’aucune infrastructure n’est encore en place. Les personnes au pouvoir semblent se refuser à toute dépense pour le gouvernement. Or, ces dépenses servent à l’intégrité de l’Assemblée et au fonctionnement du système. La situation serait différente si nous avions créé de toute pièce un nouveau territoire comme le Nunavut, né d’une entente sur les revendications territoriales, et fondé comme un gouvernement d’ensemble. Le fonctionnement dans les Territoires du Nord-Ouest est totalement différent. Ici, nous avons un régime de partis en place, alors on est frileux à dépenser. Les gens vont demander pourquoi nous avons besoin d’un autre greffier ou d’une bibliothèque, qui sont pourtant nécessaires. Il est très difficile d’amener les gens à comprendre que nos comités permanents doivent se réunir entre les sessions.

RPC : Votre bibliothèque offre-t-elle des ressources ou des services uniques essentiels ou irremplaçables pour vos travaux ou vos recherches?

NN : Ceux que j’apprécie le plus sont les archives de discours prononcés en assemblée. Si un député devient mon modèle, j’aimerais en savoir plus sur ses motivations et sa manière de s’exprimer à propos des sujets abordés. Je ne trouverais nulle part ailleurs ce genre d’historique précis entourant la présentation d’une mesure législative. Ce parcours unique est ce que je recherche le plus. En outre, je connais peu d’endroits réunissant autant de ressources sous le même toit, en particulier les médias imprimés offrant une analyse politique. Ce sont les deux aspects d’une bibliothèque d’assemblée législative que je considère comme cruciaux, et que je ne saurais trouver ailleurs.

KO : Ce qui me préoccupe, ce n’est pas tant les ressources et les services offerts par les employés eux-mêmes, en particulier ceux qui sont là depuis beaucoup plus longtemps que les députés et les gestionnaires supérieurs, que la planification de la relève et la préservation de la mémoire institutionnelle. Par ailleurs, il y a ce projet à long terme de numérisation et d’accessibilité du hansard et d’autres documents d’assemblée datant d’aussi loin que les années 1920. La plupart de ces documents ne se trouvent nulle part ailleurs. La bibliothèque serait un lieu d’archives historiques à propos du Nord canadien et de ses politiques gouvernementales.

RPC : Aimeriez-vous changer quelque chose à votre bibliothèque? Qu’appréciez-vous le plus de celle-ci?

KO : En général, des locaux plus vastes; en particulier, j’apprécierais davantage d’espace interactif. Notre bibliothèque a dû faire de la place pour les ressources d’autres bibliothèques ministérielles et, récemment, de la bibliothèque de la Cour. Une infime partie seulement des documents et du matériel de la bibliothèque peut être consultée facilement, et ce, même si on est en train de passer à un mode numérisé. Nous avons à notre disposition un personel dévoué et serviable qui n’a de cesse de nous aider; s’il ne peut pas nous fournir l’information directement, il nous orientera dans la bonne direction.

NN : J’aimerais que le public soit davantage conscient de sa valeur. Je comprends que les gens puissent préférer consulter leur bibliothèque locale, mais pour moi, il s’agit d’une ressource inestimable. Notre société est davantage axée sur l’instantanéité et la facilité d’accès de Google, mais du point de vue institutionnel, les bibliothèques sont extrêmement importantes.

SG : Je n’y changerais rien; cependant, je pourrais changer de discours dans plusieurs années, après que j’aurais eu davantage recours à leurs services. J’apprécie l’ambiance de la bibliothèque, son personnel et l’histoire qu’elle préserve. C’est une ressource fantastique!

RPC : Selon vous, y a-t-il un mouvement en faveur de l’établissement d’une bibliothèque à l’Assemblée législative du Yukon, ou est-on confronté à la question de savoir si on en a vraiment besoin, puisque nous n’en avons pas?

LH : Je crois que c’est plutôt la deuxième affirmation, sans en saisir les répercussions. Lorsqu’on est le parti au pouvoir et qu’on a à sa disposition toutes les ressources nécessaires, on perd de vue qu’il faut également un niveau équitable de ressources pour permettre aux partis minoritaires ou de l’opposition d’accomplir leurs fonctions. J’ai fait partie de l’Opposition officielle, alors je sais qu’il n’y a pas de continuité des ressources là-bas non plus. Le service fonctionnel s’entrecoupe. Or, il y a une certaine continuité chez les personnes qui travaillent dans les bureaux des assemblées législatives.

RPC : Est-ce que vous aimeriez mentionner d’autres aspects de la bibliothèque que j’aurais pu oublier?

KO : Il est important que les bibliothèques des assemblées législatives soient interreliées en raison des questions fréquentes sur les pratiques exemplaires ou de la manière d’aborder certains enjeux. À l’avenir, il sera de plus en plus nécessaire de numériser les collections et de les rendre plus accessibles, en particulier dans le contexte de l’accès direct en ligne, tout cela à un moment où les leaders et le gouvernement veulent consacrer moins d’argent à la gestion de l’information. Ces bibliothèques devraient avoir pour tâche notamment de promouvoir leurs services auprès du public, afin que l’on comprenne mieux leur rôle et l’appui dont elles ont besoin.

LH : J’aimerais qu’on en construise une (rires). Pour ma part, ce serait un bon point de départ. Depuis 10 ans, j’ai revu mes attentes à propos de ce que l’Assemblée législative et ses membres peuvent accomplir. J’essaie d’être plus réaliste quant au fait que nous sommes un petit territoire et que notre assemblée cherche à représenter plus efficacement la population. Nous avons passablement progressé ces dernières années. Je suis plutôt impatiente, mais je l’ai constaté. Il faudra du temps et les suggestions d’autres collègues ailleurs au pays pour convaincre les gens de l’importance de cette ressource cruciale et indépendante pour fournir des recherches de qualité exemptes de partisanerie et qui ne cherchent pas à provoquer. Nous devons nous concentrer sur le fait que les parlementaires peuvent raffiner le débat, et comprendre qu’il s’agit d’un investissement légitime au nom des citoyens, dans l’intérêt d’un débat éclairé. Enfin, j’aimerais que des collègues puissent me dire comment veiller à ce que des ressources adéquates soient octroyées à cette fin.