Un incendie, un fauteuil et du papier à lettres à en-tête : Les armoiries du Canada ont 100 ans

Article 3 / 8 , vol 44 no 3 (Automne)

Un incendie, un fauteuil et du papier à lettres à en-tête : Les armoiries du Canada ont 100 ans

Il y a un siècle cet automne, le gouvernement du Canada adoptait de nouvelles armoiries. Dans cet article, l’auteur relate les événements l’ayant incité à discuter d’un nouveau motif, et note comment le Parlement et les parlementaires ont influencé son choix de façons inattendues.

Forrest Pass

Les armoiries du Canada risqueraient d’être différentes si l’édifice du Centre de la Colline du Parlement n’avait pas brûlé en 1916. Ces armoiries auront cent ans en novembre, et l’origine de cet agencement de lions, de fleurs de lis et de feuilles d’érable, avec une licorne pour faire bonne mesure, est peu connue, même parmi les passionnés d’héraldique.

Même en 1921, la discussion sur les armoiries ne captiva pas autant l’imagination de la population que le fit le grand débat sur le drapeau une quarantaine d’années plus tard. La question ne suscita pas non plus d’importants désaccords partisans; le Parlement ne réfléchit même pas aux motifs des armoiries, laissant les membres du Cabinet prendre une décision à ce sujet, et ceux-ci, à leur tour, déléguèrent cette décision aux fonctionnaires qui les conseillaient.

Si la question des armoiries ne suscita jamais de débat animé à la Chambre des communes, des documents relatifs au comité sur les armoiries conservés par Bibliothèque et Archives Canada révèlent que l’influence du Parlement et des parlementaires eut des conséquences plus subtiles et inattendues.

La reconstruction de l’édifice du Centre après l’incendie dévastateur de 1916 fut l’occasion de réexaminer les symboles canadiens, et, lorsque les discussions entre les membres du comité canadien sur les armoiries et les hérauts anglais se heurtèrent à une impasse, l’intervention rapide des membres de l’Empire Parliamentary Association, précurseur de l’Association parlementaire du Commonwealth, donna un nouvel élan au projet.

Une question brûlante

Au cours de la décennie 1910, le gouvernement du Canada se devait de se doter de nouvelles armoiries tout autant, probablement, qu’il avait besoin d’un nouveau drapeau au cours des années 1960. Depuis 1868, un écusson qui intégrait les armoiries des provinces servait d’armoiries de fortune au gouvernement et au pays. Au début, le motif rendant hommage aux quatre provinces d’origine était relativement simple, mais, avec l’ajout de nouveaux emblèmes des provinces et des territoires, il devint de plus en plus compliqué. Par ailleurs, les anciens motifs ne disparurent jamais. L’écusson à quatre provinces demeura le seul motif « officiel », mais des écussons représentant cinq, sept et neuf provinces apparurent sur des drapeaux, des souvenirs et même des documents officiels.

Pour Edward Marion Chadwick, la reconstruction de l’édifice du Centre en ruines était le moment idéal pour modifier les armoiries du Canada. Il croyait également être la personne toute désignée pour le faire. Cet avocat de Toronto était un chercheur passionné d’héraldique ayant réalisé les armoiries de la Saskatchewan, remanié les emblèmes héraldiques de l’Ontario et conçu pour le Yukon un écusson qui inspira les armoiries du territoire longtemps après sa mort. Vers la fin de 1917, Chadwick rédigea une proposition détaillée de nouvel emblème du Canada, sur lequel figuraient des éléments britanniques et français, et qui tenait compte de son intérêt de longue date pour l’imagerie des Premières Nations.

Chadwick trouva un allié en la personne du sénateur Angus Claude MacDonnell, qui veilla à ce que sa proposition parvienne à John Pearson, l’architecte du nouvel édifice du Centre. Cela intrigua Pearson. Le 19 janvier 1918, il demanda à Thomas Mulvey, sous-secrétaire d’État de l’époque : « Que fait-on au sujet des armoiries du Dominion? Je souhaite m’en servir à plusieurs endroits dans le nouvel édifice. » Moins d’une semaine plus tard, à la demande de Pearson, le sous-ministre des Travaux publics fit de nouveau pression sur Mulvey pour que ce dernier propose des motifs et des croquis.

L’architecte devait cependant s’armer de plus de patience, car Chadwick ne s’était pas distingué par le motif de ses armoiries auprès de sir Joseph Pope, sous-secrétaire d’État aux affaires extérieures et chef de protocole de fait du gouvernement. Aux yeux de Pope, le motif proposé par Chadwick ne permettait pas de mettre en valeur le caractère britannique des armoiries. « On semble voir de manière disproportionnée dans l’ensemble de l’illustration les périodes autochtone et française de notre histoire », écrit-il au premier ministre, sir Robert Borden.

Les objections exprimées par Pope aux partisans des Premières Nations de Chadwick témoignent de la croyance selon laquelle l’histoire du Canada avait commencé à l’arrivée des Européens. « Je ne vois pas du tout la nécessité de commémorer les Indiens », répéta-t-il au premier ministre. Pour Pope, les peuples et les cultures autochtones appartenaient à un passé lointain, et il ne se souciait pas de leur rendre hommage. Néanmoins, son opposition évita peut-être involontairement de mettre dans l’embarras les futurs gouvernements. L’intérêt que portait Chadwick à la culture des Premières Nations était sincère, et celui-ci s’efforça de présenter leurs costumes d’apparat avec authenticité. Cependant, les personnages ressemblent à des caricatures, surtout selon les critères d’aujourd’hui, selon lesquels on réexamine les symboles nationaux dans l’optique antiraciste. Par exemple, en juin 2021, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador s’engagea à revoir le blason de ses armoiries, conçu en 1637, lequel décrit les Premières Nations de manière tout aussi stéréotypée comme étant des « sauvages ». Si le motif de Chadwick avait été adopté, le gouvernement fédéral aurait été contraint de le modifier tôt ou tard.

Même si Pope détestait le motif de Chadwick, il aima certainement le petit tourbillon de bavardages que celui-ci provoqua sur le sujet de l’héraldique. Après tout, il avait une arrière-pensée. En effet, dès 1915, Pope s’était plaint de l’utilisation chaotique des armoiries sur le papier à en-tête officiel. En effet, au sein d’une même organisation gouvernementale, des emblèmes différents étaient parfois utilisés. Les députés, par exemple, utilisaient habituellement du papier à en-tête illustrant des armoiries britanniques vertes, mais celui du Président de la Chambre arborait parfois l’écusson à sept provinces avec un lion et une licorne ainsi que la devise royale britannique, « Dieu et mon droit ». De nouvelles armoiries canadiennes permettraient de faire un pas vers une identité visuelle fédérale commune, au lieu de livrer les ministères à eux-mêmes.

Le castor, le bison, la feuille d’érable et l’orignal

Il fallut attendre un an, mais on passa finalement des bavardages aux actes. Le 26 mars 1919, le Conseil privé mit sur pied un comité chargé d’étudier la question des armoiries. Pope et Mulvey y représentaient les ministères des Affaires extérieures et du secrétaire d’État, tandis que l’archiviste du Dominion, Arthur Doughty, offrait une perspective historique, et que le lieutenant-général Willoughby Gwatkin, chef de l’État-major général canadien, représentait l’armée. Établi à Londres, Gwatkin servait également d’agent de liaison entre le comité et le College of Arms, l’autorité héraldique anglaise qui devait approuver le motif définitif des armoiries. Aucun des membres du comité ne possédait de connaissances particulières en héraldique.

Même si la population démontrait peu d’intérêt à l’égard du projet d’armoiries, quelques articles parurent dans les journaux, et un petit nombre de Canadiens proposèrent des motifs. Le graphiste W.H. Sadd, de Manotick, près d’Ottawa, proposa un écusson d’inspiration américaine, sur lequel on pouvait voir quatre bandes de couleur en l’honneur des quatre provinces ayant fondé la Confédération, et neuf feuilles d’érable bleues pour les provinces qui s’étaient rajoutées en 1919. L’enseignant de géographie Edgar Biggar, de New Toronto (aujourd’hui Etobicoke), présenta pas moins de cinq idées, avec divers spécimens de la faune canadienne en arrière-plan et sur les écussons. Pour sa part, Randolph J. MacLean Jr, un électricien de Woodstock, au Nouveau-Brunswick, choisit de sortir des sentiers battus : le motif qu’il proposa, un castor posant sous un arc représentant les provinces, avait pour fond une feuille d’érable automnale plutôt que l’habituel écusson.

De l’autre côté de l’Atlantique, Rudyard Kipling, célèbre auteur du Livre de la jungle, manifesta un intérêt inattendu pour le projet d’armoiries. Kipling espérait que le nouvel emblème rendrait hommage aux réalisations militaires des Canadiens. Lors d’une réunion avec le haut-commissaire du Canada à Londres, il suggéra une série « d’ajouts honorables » au motif qui serait choisi, lesquels représenteraient les sites où les troupes canadiennes avaient servi pendant la Première Guerre mondiale.

Les membres du comité ne retinrent aucune de ses suggestions. La proposition qu’ils envoyèrent au College of Arms, à Londres, était plutôt une variation sur les Armoiries royales du Royaume-Uni. Dans l’une des parties, les trois lions d’Angleterre furent remplacés par trois fleurs de lis, les armoiries de la France d’avant la Révolution, pour représenter l’héritage français du Canada. Pour rendre le motif plus canadien, ils ajoutèrent trois feuilles d’érable rouges sur fond blanc au haut de l’écusson. À leur demande, l’artiste héraldique torontois Alexander Scott Carter illustra leurs propositions.

Le choix initial des feuilles d’érable rouges sur fond blanc relève du mythe, en particulier pour les personnes à la recherche des ancêtres du drapeau du Canada. Eugène Fiset, sous-ministre de la Milice et de la Défense nationale, avait suggéré ces couleurs au début de 1919 : pour Fiset, les feuilles rouges évoquaient non seulement la splendeur de l’automne canadien, mais aussi le caractère britannique et l’esprit de sacrifice en période de conflit, tandis que le blanc représentait les neiges du Nord.

Les membres du comité aimèrent le blanc, mais Pope en particulier détesta les feuilles rouges. Des feuilles vertes, fit-il remarquer, feraient penser au renouveau du printemps plutôt qu’à la décomposition de l’automne. En fin de compte, Pope obtint satisfaction, mais le motif définitif devait également comprendre des lambrequins blanc et rouge (le tissu flottant autour du casque), vestiges probablement accidentels du motif plus ancien. Des décennies plus tard, les partisans de l’adoption d’un drapeau national distinctif affirmèrent que le roi George V lui-même avait choisi le rouge et le blanc comme couleurs nationales du Canada. Toutefois, rien n’étaie leurs affirmations.

À Londres, les couleurs furent considérées comme l’un des seuls éléments acceptables du motif proposé par les Canadiens. Sir Henry Farnham Burke, en tant que roi d’armes de la jarretière, l’officier héraldique anglais occupant le rang le plus élevé, pensait que l’adoption d’une loi du Parlement britannique serait nécessaire si l’on voulait se doter d’armoiries royales et les utiliser au Canada. Les hérauts anglais privilégièrent plutôt un motif très différent, conservant l’agencement de rouge et de blanc, mais réduisant la taille des feuilles d’érable, qui passèrent d’un symbole dominant à une demigerbe entourant la couronne impériale. Les membres du comité canadien insistèrent cependant pour faire adopter leur version des armoiries royales. Un membre déçu devait qualifier Burke de « bureaucrate étroit d’esprit » et, à l’automne 1920, les membres du comité sondaient la volonté du roi George V de passer outre à l’avis de ses conseillers en héraldique. Le processus fut suspendu pendant plusieurs mois au début de l’année 1921.

Les parlementaires à la rescousse

Le coup de pouce nécessaire à la relance du projet par les membres du comité sur les armoiries vint de l’Empire Parliamentary Association, prédécesseure de l’Association parlementaire du Commonwealth. Pour souligner la reconstruction de l’édifice du Centre, les membres de la section britannique de l’Association avaient commandé une réplique exacte du fauteuil du Président à Westminster afin de l’offrir à leurs homologues canadiens. Un parchemin enluminé devait accompagner la présentation du fauteuil; ils auraient souhaité que les nouvelles armoiries du Canada y figurent.

Le comité répondit à l’appel. Le 11 avril 1921, deux jours après la réception de la demande de l’Empire Parliamentary Association, Mulvey envoya un télégramme à Scott Carter, à Toronto, pour lui demander de préparer dès que possible une illustration des nouvelles armoiries. À la fin du mois, les membres du comité avaient déposé auprès du Conseil privé le motif qu’ils privilégiaient. Après avoir appris de Londres que le roi désapprouvait celui comportant des feuilles d’érable placées au-dessus des armoiries royales, ils les déplacèrent vers le bas de l’écusson. Des feuilles vertes remplacèrent aussi les rouges, une victoire pour Pope.

Si le motif arriva peut-être trop tard pour l’Empire Parliamentary Association (en fin de compte, aucun parchemin n’accompagnait le fauteuil du Président lors de sa présentation, en mai 1921), à l’été, le nouveau motif était en passe d’être approuvé. Pourtant, il avait toujours ses détracteurs. Offensé par la décision des Canadiens de solliciter l’autorisation du roi, Burke, au College of Arms, continua à le critiquer, laissant d’abord entendre que l’emplacement des fleurs de lis risquait de provoquer une querelle diplomatique, puisque cela équivalait à une allégation de souveraineté du Canada par rapport à la France. Le commissaire général du Canada à Paris demanda discrètement au gouvernement français de lui confirmer que celui-ci n’interpréterait pas cela ainsi. Sans se laisser décourager, Burke continua de proposer de nouveaux motifs, ne s’avouant vaincu qu’en octobre, lorsque Mulvey lui indiqua poliment, mais fermement que les Canadiens préféraient le motif approuvé par le roi. La proclamation royale visant à autoriser les armoiries suivit, le 21 novembre 1921.

Avec le temps, les armoiries devaient figurer sur les passeports, les billets de banque, les pièces de monnaie, les médailles, les uniformes militaires, les documents officiels du gouvernement et les souvenirs non officiels. L’écusson allait orner le battant du Red Ensign du Canada, le drapeau national provisoire, pendant 40 ans, et les pâtissiers allaient le border de glaçage sur un énorme gâteau d’anniversaire confectionné à l’occasion du centenaire de la Confédération, en 1967. On peut voir les armoiries, faites de pierre plutôt que de sucre, dans plusieurs lieux de l’édifice du Centre. John Pearson vit sa patience récompensée, car le motif traditionnellement médiéval complétait son spectaculaire chef-d’œuvre de style néogothique.

Les armoiries s’avérèrent également un moyen de parvenir à un autre objectif pratique : assurer l’uniformité du papier à en-tête fédéral. Les membres du Comité de rédaction des publications gouvernementales s’empressèrent de recommander au gouvernement d’exiger de tous les ministères fédéraux qu’ils n’utilisent plus les armoiries royales britanniques ou les anciens symboles du Canada, mais bien les nouvelles armoiries. S’il y avait eu un prix pour l’adoption précoce des nouvelles armoiries, celui-ci aurait dû être décerné au commissaire des Territoires du Nord-Ouest, qui prit des dispositions pour assurer la gravure d’une matrice en taille douce et l’impression de papier à lettres dès le début de février 1922, soit avant même que l’imprimeur du roi n’ait reçu la version définitive des illustrations au trait monochromes. Au cours des années suivantes, le reste de la fonction publique s’y conforma.

Il est vrai que le nouveau motif des armoiries ne suscita pas l’enthousiasme de la population. Il correspondait aux préférences d’un petit groupe de fonctionnaires, pour lesquels le Canada était une nation anglaise; l’inclusion de fleurs de lis était le seul clin d’œil aux Canadiens qui n’étaient pas d’origine britannique. Aujourd’hui, des armoiries qui mettent en relief les emblèmes des « nations fondatrices » peuvent représenter de manière inadéquate un pays diversifié.

Pourtant, les emblèmes peuvent évoluer et évoluent avec les pays qu’ils représentent. À deux reprises au cours du siècle dernier, le gouvernement du Canada a demandé à des artistes de réinterpréter « l’apparence » des armoiries, sans toutefois adopter de nouveaux symboles. Dans la version de 1957, réalisée par Alan Beddoe, les feuilles d’érable sont passées du vert au rouge, conformément à la vision originale du comité. Dans son interprétation de 1994, Cathy Bursey-Sabourin, héraut Fraser de l’Autorité héraldique du Canada, a quant à elle agrandi les feuilles d’érable et ajouté un motif d’érable aux lambrequins, donnant ainsi une dimension canadienne à ce qui pourrait sembler être, pour certains, un emblème impérial.

La compréhension qu’ont les Canadiens de certains éléments des armoiries a également évolué, encore une fois sans que le motif change. La disposition des feuilles d’érable, à raison de trois sur une seule tige, témoignait d’un choix esthétique, mais, jusqu’à tout récemment, selon le site Web du ministère du Patrimoine canadien, les trois feuilles représentaient l’unité entre des Canadiens ayant divers antécédents. Cette interprétation remonte au moins aux années 1960 et fait désormais partie de l’histoire des armoiries.

Alors que nous soulignons le centième anniversaire des armoiries du Canada, un rappel de leurs origines nous aide à en comprendre le motif. Comme d’autres emblèmes, cela nous permet de nous remémorer les réserves qui ont mené à leur création, de l’affirmation audacieuse et émotive de la place qu’occupait le Canada dans l’Empire britannique à la nécessité banale de se doter de papier à en-tête uniforme. Les armoiries continueront sans aucun doute d’évoluer (leur caractère artistique et symbolique, et peut-être même leurs éléments), au cours des 100 prochaines années. Après tout, bien que leurs concepteurs aient créé un emblème rappelant la maçonnerie de l’édifice du Centre reconstruit, la signification des armoiries n’est pas coulée dans le béton.