Apprentissage par l’expérience dans un bureau de circonscription : innovation pédagogique à l’Université Ryerson

Apprentissage par l’expérience dans un bureau de circonscription : innovation pédagogique à l’Université Ryerson

En 2013, des finissants du premier cycle au Département de science politique et d’administration publique de l’Université Ryerson se sont vu offrir la possibilité de faire partie de la première cohorte à s’inscrire à un cours novateur appelé Constituency Office Project (ci-après, « Projet dans des bureaux de circonscription »). Grâce à un jumelage à des députés fédéraux ou provinciaux de la région du Grand Toronto, le cours a permis aux étudiants de faire l’expérience pratique des théories politiques apprises en classe. Dans le présent article, Patrice Dutil décrit la démarche de création du cours, dresse la bibliographie de certains des ouvrages universitaires consultés, et fait part des commentaires reçus de la part des premiers participants au cours.

Le Département de science politique et d’administration publique de l’Université Ryerson a conçu et mis en place une expérience d’apprentissage innovante pour ses finissants du premier cycle. En collaboration avec les députés fédéraux et provinciaux de la région du Grand Toronto (RGT), le Département a mis sur pied un cours crédité qui comprend 80 heures de travail dans un bureau de circonscription ainsi que des projets de recherche additionnels. Le cours est rapidement devenu un fleuron du programme du Département : une innovation pédagogique pouvant établir une nouvelle norme en enseignement des sciences politiques au pays.

Ce projet a pour objectif de donner aux étudiants une idée des aspects pratiques entourant la représentation des électeurs, la prestation de services de première ligne, et l’aide aux citoyens pour qu’ils s’y retrouvent parmi les ministères. Jusqu’à présent, le cours s’est avéré un projet valable et reproductible, moyennant quelques adaptations, à l’échelle nationale. On continue d’améliorer la façon d’offrir l’expérience, mais ces efforts avant gardistes ont porté fruit, notamment en permettant aux étudiants de se familiariser avec une partie du véritable travail des représentants élus, et en leur permettant de découvrir ce qui est devenu un élément important des réalités de la démocratie canadienne.

Dans de nombreuses régions au pays, les bureaux de circonscription accueillent déjà des étudiants, mais ce genre d’initiative vient principalement des facultés de travail social qui souhaitent permettre aux étudiants d’acquérir de l’expérience dans l’aide aux citoyens. (Il importe de souligner que dans certaines grandes villes, des départements d’urbanisme et de géographie placent aussi des étudiants stagiaires dans des bureaux de conseillers municipaux.) Ce genre d’affectation tombe sous le sens, mais les étudiants qui s’y inscrivent ont généralement le choix de compléter leur stage dans tout autre organisme se consacrant au travail social. En fait, les étudiants en travail social ne sont pas tenus de suivre des cours de science politique dans le cadre de leur cursus. Par conséquent, leur stage dans un bureau de circonscription est entièrement axé sur le volet social du travail effectué au bureau. Habituellement, le stage est obligatoire pour l’obtention d’un diplôme, sans toutefois être un cours crédité.

Ce cours de fin de premier cycle offre aux étudiants en science politique de Ryerson l’occasion d’acquérir de l’expérience pratique et de faire le lien entre la théorie et les compétences acquises en classe, et le monde réel du travail des parlementaires et de leur indispensable personnel de circonscription. L’aventure s’est avérée un franc succès pour les trois partenaires impliqués. Les étudiants se sont dits extrêmement satisfaits dans leur évaluation du cours et ils ont obtenu un crédit pour leur travail et leurs études, les bureaux de circonscription ont, quant à eux, obtenu de l’aide, et l’Université Ryerson a pour sa part créé un nouvel outil de liaison qui sert de tremplin entre la vie universitaire et le monde réel du travail pour les futurs diplômés.

Le fonctionnement

Le cours n’est donné qu’à la session d’hiver, mais l’enseignant doit commencer à le préparer dès le début de l’année universitaire. Il communique alors avec les parlementaires de la RGT pour les inviter à accueillir un stagiaire. La réponse à nos premières requêtes a été incroyablement positive, avec plus de 50 bureaux ayant accepté d’accueillir un stagiaire.

À la fin octobre, le Département annonce aux finissants du premier cycle que le cours aura lieu comme prévu. Les étudiants doivent s’inscrire, et indiquer leur choix de circonscription. Ils sont toutefois fortement encouragés à acquérir leur expérience de travail dans leur circonscription si possible. On leur demande de préciser toute préférence pour un parti, s’il y a lieu (ce qui ne s’est pas avéré un problème étant donné que moins de cinq pour cent des étudiants ont déclaré une allégeance politique, et qu’on a aisément pu respecter leur préférence compte tenu de la variété de députés fédéraux et provinciaux des partis libéral, néo-démocrate et conservateur de Toronto). Comme l’Université Ryerson attire des étudiants des quatre coins de la RGT, l’exercice de jumelage a été relativement simple, même si de nombreux étudiants avaient exprimé le désir de travailler dans un bureau de circonscription du centre-ville, à proximité du campus. Un seul étudiant est affecté par bureau, et le jumelage se fait selon le principe du premier arrivé, premier servi pour les circonscriptions du centre-ville jouissant d’une grande popularité. Certains étudiants ont demandé d’être affectés dans des circonscriptions situées à l’extérieur de la RGT, car ils habitaient dans les résidences, mais retournaient à la maison les fins de semaine. Il a également été possible de satisfaire à cette demande.

À la mi décembre, une fois l’exercice de jumelage terminé, les étudiants sont conviés à une séance d’information avec l’enseignant. Celle-ci comprend les principales consignes, des rappels et des conseils, ainsi que des présentations faites par le personnel professionnel des bureaux de circonscriptions et d’anciens étudiants.

Le cours débute en même temps que la session d’hiver, lorsque les étudiants se présentent à un bureau de circonscription pour commencer leur stage. Ils doivent travailler huit heures par semaine pendant dix semaines, de la première semaine de janvier jusqu’à la fin du mois de mars. Même si bon nombre d’entre eux acceptent volontiers de faire plus d’heures, le cours n’exige que 80 heures.

En travaillant aux côtés des employés de circonscription, les étudiants prennent immédiatement conscience du lien entre les discussions théoriques qu’ils ont eues dans le cadre de leurs études et le travail des représentants élus. Ils peuvent apporter leur aide dans une grande variété de domaines (communications stratégiques, relations avec les intervenants, relations avec les médias, liaison avec la collectivité, planification d’activités, administration et établissement du budget du bureau, gestion de données, correspondance, traitement des dossiers, etc.)

Les étudiants doivent aussi satisfaire aux exigences du programme universitaire, qui en comptait deux pour la session. La première consistait à soumettre un journal dans lequel ils consignaient leurs réflexions quotidiennes sur le travail accompli. L’autre prenait la forme d’une liste de lecture regroupant des articles universitaires sur les bureaux de circonscription dans les régimes parlementaires de style britannique remise aux étudiants, et à partir de laquelle ils devaient faire une réflexion sur la mesure dans laquelle les constats révélés dans les travaux de recherche correspondaient aux réalités vécues.

Le corpus de recherches sur le rôle des bureaux de circonscription et leur travail n’est pas particulièrement riche au Canada. Sur cette liste, on trouve, entre autres, l’indispensable « Comment organiser efficacement son bureau de circonscription » de Peter MacLeod (Revue parlementaire canadienne, 2006); « Party Constituency Associations and the Service, Policy and Symbolic Responsiveness of Canadian Members of Parliament », récent ouvrage de Royce Koop (Revue canadienne de science politique, 2012); « The Effects of Race and Gender on Constituency Service » de Sue Thomas (Western Political Quarterly, 1992); de même que « The Puzzle of Constituency Service » de Pippa Norris (The Journal of Legislative Studies, 1997).

La liste compte également quelques classiques, comme L’action des partis politiques dans les circonscriptions au Canada de R. K. Carty (Études de la Commission royale sur la réforme électorale et le financement des partis, 1991); « Constituency Service among Canadian Provincial Legislators: Basic Findings and a Test of Three Hypotheses » de Harold D. Clarke et coll. (Revue canadienne de science politique, 1975); l’étude de C.E.S. Franks intitulée « Members and Constituency Roles in the Canadian Federal System » (Regional and Federal Studies, 2007); « The Political Ecology of Representation in English Canada: MPs and their Constituencies » d’Eagle Munroe (American Review of Canadian Studies, 1998); et « Constituency Service among Sub-national Legislators in Australia and Canada » de John Halligan et coll. (Legislative Studies Quarterly, 1988) pour ne nommer que ceux-là.

Étant donné la dimension multiculturelle très marquée des étudiants de l’Université Ryerson, on leur a également présenté certains articles marquants sur les circonscriptions publiés un peu partout dans le monde.

En guise d’exemple, on a demandé aux étudiants, dans le cadre de leur examen de l’expérience britannique, de se pencher sur les textes suivants durant leur stage : « MPs Expenditure and General Election Campaigns: Do Incumbents Benefit from Contacting their Constituents? » de Ron Johnston et Charles Pattie (Political Studies, 2009); et « Still Talking, But is Anyone Listening? The Changing Face of Constituency Campaigning in Britain, 1997-2005 » de Charles Pattie (Party Politics, 2009).

Les répercussions du travail des circonscriptions dans d’autres pays européens ont également été abordées dans les articles suivants : « The Constituency Orientation of Modern TDs » d’Eimear O’Leary (Irish Political Studies, 2011); « Belgian Affairs and constituent preferences for “good constituency members” » d’Audrey Aube et coll. (Acta Politica, 2012); « Constituency Service in Turkey: A Survey on MPs » d’Yasushi Hazama (European Journal of Turkish Studies, 2005); et « Constituency Activity and Representational Roles among Australian Legislators » de Donley Studlar et Ian McAllister (The Journal of Politics, 1996).

Les lectures servent également à orienter les étudiants dans leur travail de fin de session : un document de recherche sur un aspect du travail du bureau de circonscription dans lequel ils ont été stagiaires.

Le document de recherche de fin de stage

Le document final d’environ 25 pages dans lequel les étudiants ont documenté un aspect du travail exécuté dans leur bureau de circonscription constituait un travail clé de leur stage. Les sujets, extrêmement variés, témoignaient du large éventail d’intérêts suscités auprès d’eux.

Plusieurs documents se sont démarqués en examinant comment les petits bureaux de circonscription parvenaient à servir une clientèle extrêmement variée sur les plans de l’origine ethnique, de la langue, de l’expérience et de la connaissance des affaires canadiennes. Certains étudiants ont analysé les projets de loi du député et ont analysé comment ces mesures étaient en lien (ou non!) avec les préoccupations de la circonscription. Bon nombre des étudiants ayant fait un stage au centre-ville de Toronto ont été à même de constater à quel point les questions relatives à l’immigration monopolisent le temps et l’énergie du personnel des bureaux de circonscription, et ils ont examiné les divers aspects de ce défi. Un étudiant s’est attardé aux « blocages » au sein d’Immigration Canada, tandis qu’un autre a documenté les pratiques de « dépannage » d’un bureau particulièrement doué pour résoudre ce qui semble être des causes perdues.

Beaucoup d’étudiants ont été grandement impressionnés par les stratégies de liaison, et ont analysé comment les députés soucieux parvenaient à tirer profit au maximum du temps dont ils disposent les fins de semaine pour sympathiser avec leurs électeurs de tous les milieux. Un étudiant particulièrement observateur a évalué les « stratégies de marque » des bureaux de circonscription à l’aune de leur conformité aux règlements du gouvernement du Canada visant à faire des bureaux de circonscription des comptoirs de service neutres conçus pour servir tous les Canadiens, peu importe pour quel parti ils ont voté. Enfin, de nombreux étudiants ont examiné les motivations et les parcours des membres du personnel avec qui ils ont travaillé. Un étudiant a même fait un sondage mémorable pour documenter dans quelle mesure les habitants de la circonscription étaient au fait de l’existence d’un bureau de circonscription!!

À la fin de la session, les étudiants se sont réunis dans le cadre d’un séminaire, et chacun d’entre eux a présenté un court exposé oral sur son projet de recherche. Un ancien député provincial a assisté à une partie de l’atelier et a fait part de ses réflexions sur le travail des bureaux de circonscription et l’influence qu’ils exercent sur les politiques des circonscriptions.

L’évaluation

Le projet a été une réussite à plusieurs égards. Une étudiante a été embauchée dès l’obtention de son diplôme par le bureau de circonscription où elle avait fait son stage. Bon nombre d’entre eux ont décidé de continuer à s’impliquer, et tous ont dit à quel point ils ont été impressionnés par ce volet de la démocratie canadienne qui leur était totalement inconnu. Un étudiant a décrit son expérience comme suit : « J’ai appris autant de cette expérience que dans tous mes cours réunis, parce que le fait d’être sur place et de participer au traitement de dossiers m’a donné une idée précise de ce que sont une vie et une carrière au gouvernement. » Un autre a fait valoir : « [cette expérience] a façonné ma vision de la scène politique. Au lieu de centrer mon attention sur les mesures gouvernementales venant des hautes instances, je serai plus attentif aux répercussions des politiques sur le terrain. » Un étudiant fait d’ailleurs remarquer : « je ne crois pas que cette expérience a changé mes points de vue sur la politique en général; je crois qu’elle m’a donné une perspective réelle du travail d’un député et à quel point ce travail peut être chronophage. »

Il y a eu des bons coups et des ratés. Un étudiant a écrit avec enthousiasme qu’il avait rencontré le premier ministre lors d’une activité à peine quelques semaines après son arrivée au travail, une occasion qu’il n’aurait pas crue possible auparavant. Les étudiants qui ont eu l’occasion d’accompagner un député lors d’activités ont été enchantés de cette expérience. Il y a cependant eu quelques déceptions. Beaucoup d’étudiants ont signalé que le bureau auquel ils étaient affectés n’était pas très occupé, et qu’ils n’ont pas pu mettre à profit leurs talents autant qu’ils l’avaient espéré. Un étudiant a dit tout haut ce que bien d’autres pensaient tout bas quand il a déclaré sans détour : « le personnel du bureau ne savait pas quoi faire de moi ». Nous croyons toutefois que ce problème peut être résolu grâce à une meilleure communication avec le personnel du bureau de circonscription.

Les clefs de la réussite

Dans une situation de placement d’étudiants, la réussite dépend dans une certaine mesure des bureaux ou organismes d’accueil, mais elle dépend surtout des étudiants. Voici les conseils donnés aux étudiants dans le cadre de cette expérience :

1. Penser « politiquement » — et se rappeler qu’il est là en tant que politicologue, et non comme travailleur social. Réfléchir à ce qu’il peut faire pour aider le député fédéral ou provincial à améliorer sa relation avec la communauté ou sa compréhension des enjeux politiques de la circonscription.

2. Proposer son aide pour les activités de liaison. Il y a toujours quelque chose à faire pour mieux faire connaître un politicien dans une collectivité, par exemple : dresser une liste de contacts, créer des affiches, des dépliants, des publipostages (bulletins parlementaires), apporter des améliorations au site Web, etc. Comme beaucoup de bureaux sont dotés d’un « coordonnateur de la liaison », l’adéquation était parfaite.

3. Offrir ses services pour faire des recherches sur les enjeux locaux et rédiger des notes d’information. On peut certainement tenir pour acquis que : « il y a toujours quelque chose qui se passe ». Qui plus est, un supplément d’« intelligence » n’a jamais fait de mal à personne, et en sa qualité d’étudiant en science politique, il a été formé pour suivre les enjeux d’actualité.

4. être un praticien réfléchi. L’idée, c’est d’être attentif au milieu (physique, politique et personnel) du bureau de circonscription. Comment les idées politiques se traduisent-elles dans les gestes du personnel, et dans ceux du député?

5. Tenir à jour le journal quotidien en prenant quelques minutes à la fin de chaque quart de travail pour y consigner les principales activités et réflexions à la lumière de la documentation présentée dans le cours.

Lorsqu’on a demandé aux étudiants s’ils recommanderaient ce cours à leurs amis, ils ont répondu « oui » à l’unanimité. Beaucoup d’étudiants ont suggéré de doubler la durée du cours pour qu’il englobe les deux sessions de l’année universitaire, mais beaucoup se sont plaints que le cours était trop exigent en temps et en efforts. L’innovation dans l’enseignement des sciences politiques peut être démontrée, mais certaines choses ne changent pas…