Chronique : Esquisses des parlements et de leur passé : Sous la nappe cramoisie : l’histoire de la table de la Confédération du Canada Vol 38 No 4

Article 13 / 13 , Vol 38 No.4 (Hiver)

Chronique : Esquisses des parlements et de leur passé : Sous la nappe cramoisie : l’histoire de la table de la Confédération du Canada

Résumé : La table de la Confédération du Canada, objet de notre histoire, est de retour au Québec pour la première fois en plus d’un siècle à l’occasion d’une exposition spéciale… mais c’est en Saskatchewan qu’elle demeure désormais..

En 2014, après avoir passé plus d’un siècle en Saskatchewan et 100 ans dans la salle de lecture de la Bibliothèque de l’Assemblée législative de la Saskatchewan, la fameuse table de la Confédération a effectué un long voyage pour retourner au centre du Canada.

Il fait gris, mais doux, en ce 4 novembre 2014, à Regina. À l’intérieur de l’édifice de l’Assemblée législative, dans la salle de lecture de la Bibliothèque, des techniciens emballent soigneusement l’artéfact bien connu avant qu’il n’amorce son périple à travers le pays. Sous le regard attentif des dépositaires, différentes solutions sont envisagées pour déterminer la meilleure façon de transporter l’imposante et lourde table de la Confédération depuis la salle de lecture, au second étage, jusqu’au camion de transport d’objets d’art qui attend à l’extérieur.

Le Service de l’Assemblée législative de la Saskatchewan avait accepté de prêter la table pour une exposition au Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, au Québec, et les historiens et conservateurs du Musée l’attendent avec impatience. Une fois sur place, la table – qu’auraient utilisée les Pères de la Confédération à la Conférence de Québec d’octobre 1864 – allait occuper une place de choix dans l’exposition 1867 : Rébellion et Confédération.

Les journaux de l’époque ont décrit en des termes évocateurs le cadre de la Conférence de Québec de 1864. Ils ont dépeint la vue panoramique depuis les fenêtres de la salle de lecture du second étage de l’hôtel du Parlement à Québec, ainsi que la « longue table étroite, recouverte d’une nappe cramoisie encombrée d’articles de papeterie, de textes législatifs, d’opuscules et d’ouvrages de référence, installée au centre de la pièce et ne laissant qu’un espace tout juste suffisant sur les côtés pour les fauteuils des délégués ». Au cours de cette conférence de trois semaines, 72 résolutions concernant les dispositions constitutionnelles de la Confédération canadienne – des résolutions sur lesquelles repose le système de gouvernement démocratique du Canada – allaient être négociées autour de la table.

Fabriquée entre 1837 et 1864, la table de la Confédération est une table de bibliothèque ou de réfectoire de style néo-gothique victorien faite de chêne doré et de tilleul d’Amérique. Son plateau rectangulaire aux coins arrondis, qui mesurait à l’origine près de 16 pieds (soit 4,8 mètres environ), est doté de chaque côté de tiroirs; des arches gothiques sont gravées sur ses pieds et ses tréteaux.

Selon les témoignages, la table de la Confédération comptait parmi les meubles utilisés par le gouvernement à Québec lors de la Conférence. Compte tenu de sa forme, de sa taille et de son emplacement, il est probable qu’il s’agisse bel et bien de la table que recouvre la nappe cramoisie. Après la Conférence de Québec, il a été décidé qu’elle deviendrait la table du Cabinet du gouvernement fédéral. Elle a donc été transportée depuis Québec jusqu’à Ottawa, où elle a rempli son office pendant une vingtaine d’années.

La table de la Confédération a amorcé son voyage vers la Saskatchewan quelque part entre 1883 et 1892. Endommagée, et destituée de son rôle de table du Cabinet, elle est transportée à Regina à l’instigation de l’honorable Edgar Dewdney, lieutenant-gouverneur des Territoires du Nord-Ouest et commissaire des Indiens du Canada. La table demeure d’abord au Bureau du commissaire des Indiens; par la suite, elle est utilisée par le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest pour, ultérieurement, devenir le bureau de la Chambre de l’Assemblée législative. L’espace disponible étant restreint, on raccourcit la table de six pieds (1,8 mètre environ) en 1908 afin de pouvoir l’installer dans la salle où se réunit l’Assemblée législative avant l’achèvement de l’édifice de l’Assemblée législative de la Saskatchewan, en 1912. En 1914, la table est retirée de la Chambre de l’Assemblée pour être transférée à la Bibliothèque.

Au cours du siècle qui s’est écoulé depuis son arrivée à la Bibliothèque, la table de la Confédération est passée de simple bureau de travail à objet historique précieux. La tradition orale sur son rôle dans l’histoire s’est répandue, affirmant ainsi au fil du temps sa valeur patrimoniale et symbolique. D’innombrables écoliers, touristes et dignitaires de passage se sont rassemblés autour de la table pour entendre son histoire. Pour les législateurs de la Saskatchewan, la table de la Confédération est sans contredit un symbole du patrimoine, des valeurs démocratiques et du système de gouvernement du Canada.

Les historiens parlent de l’aura de mystère qui entoure la table de la Confédération en raison du poids de la tradition orale dans la reconstitution de son histoire. Le terme laisse aussi entrevoir la complexité de son symbolisme. La table a été le témoin de très nombreux aspects de la genèse de la Confédération, tant dans l’Est que dans l’Ouest du Canada. Ses éraflures et ses cicatrices, contrastées par une robustesse et une beauté qui résistent au passage du temps, sont le reflet du processus ardu, des compromis et des réussites qui ont mené à la Confédération. Cette table nous rappelle les réalisations et les pertes qui marquent notre histoire.

La table de la Confédération est exposée au Musée canadien de l’histoire, à Gatineau (Québec) jusqu’au 3 janvier 2016. Elle retournera ensuite chez elle, à Regina, où, symbole patrimonial, elle continuera d’occuper une place d’honneur au siège du gouvernement de la province, entourée d’une aura de mystère.

Ouvrage cité :

Christopher Moore, Three Weeks in Quebec City: The Meeting that Made Canada, The History of Canada Series, Toronto, Penguin Group, 2015, p. 43 [traduction].