Annexer ou être annexés? Les parlementaires de la Colombie-Britannique envisagent de se joindre au Canada… en même temps que deux États américains
En 1870, un certain nombre de parlementaires audacieux souhaitent le Canada étende ses frontières aux dépens de son puissant voisin. Leur idée suscite l’hilarité… et la controverse.
Forrest Pass
Depuis 200 ans, les Américains ont très souvent proposé d’annexer le Canada. Les initiatives visant à offrir aux États américains de devenir une province canadienne sont en revanche beaucoup plus rares. Pourtant, en 1870, une bande de législateurs britanniques d’Amérique du Nord particulièrement visionnaires votent en faveur de l’achat de deux parties intégrantes du territoire de notre voisin. Ce scénario d’annexion, bien évidemment conçu avec toute la solennité et le sérieux qu’exige ce genre de situation, provoque une levée de boucliers dans les médias.
Imaginez : vous êtes à Victoria, la capitale endormie de la colonie appelée « Colombie-Britannique ». Le port pittoresque de la ville a connu un essor remarquable lors des ruées vers l’or du fleuve Fraser et de Cariboo, mais ces jours glorieux ont depuis cédé la place à une profonde récession, et le sort même de la colonie située sur la côte du Pacifique est incertain. En 1869, un groupe d’hommes d’affaires de Victoria adressent même une pétition au président Ulysses S. Grant lui demandant d’annexer la Colombie-Britannique aux États-Unis.
La Grande-Bretagne ne voit toutefois pas les choses du même œil. L’Office des colonies nomme un nouveau gouverneur, sir Anthony Musgrave, et lui donne pour mission d’unir la Colombie-Britannique au reste du Canada. Le gouverneur Musgrave rédige en secret une proposition fixant les termes de l’union et en discute avec son homologue d’Ottawa, le gouverneur général sir John Young. La table est mise.
Le 9 mars 1870, le Conseil législatif de la colonie ouvre le débat sur l’intégration à la Confédération proposée par Musgrave. Article par article, les conseillers étudient et approuvent les conditions proposées par Musgrave, qui prévoient notamment le versement d’une subvention proportionnelle au nombre d’habitants, une formule de représentation au sein du parlement fédéral et la construction d’un chemin de fer transcontinental.
Tout va pour le mieux, jusqu’à ce qu’un conseiller décide de sortir des rangs. Amor de Cosmos (qui signifie « amoureux de l’univers), que sa mère appelait William Smith, est le fondateur excentrique du journal British Colonist de Victoria et le député de Victoria. Originaire de la Nouvelle-Écosse et ardent partisan de la Confédération, de Cosmos sera le deuxième premier ministre de la Colombie-Britannique.
Le 25 mars, il décide toutefois d’ajouter un élément aux termes de l’entente. Dans son discours, il dit avoir imaginé que l’Amérique du Nord était divisée en trois nations clairement distinctes, chacune étant située de part et d’autre d’un axe est-ouest inamovible. Admirateur des États-Unis, de Cosmos ne voit rien de mal à ce que les États-Unis prennent de l’expansion vers le sud, qui est après tout leur zone d’influence naturelle. Il s’oppose toutefois à ce qu’ils achètent l’Alaska à la Russie en 1867, car à ses yeux, l’Alaska est une prolongation naturelle du Canada. Il présente donc une motion proposant que le Canada la rachète aux États-Unis et que cette acquisition devienne une condition à l’entrée de la Colombie-Britannique dans la Confédération.
Le député de Cariboo, le R.W.W. Carrall, appuie la motion avec enthousiasme. Carrall, qui vient de Woodstock, en Ontario, est un fier Canadien : en 1879, alors sénateur britanno-colombien, il présente un projet de loi faisant de la fête du Dominion (aujourd’hui la fête du Canada) un jour férié. Faisant sienne la modeste proposition de de Cosmos, Carrall affirme que, si les Américains pensaient qu’en utilisant l’Alaska pour enclaver la Colombie-Britannique, l’annexion du Canada passerait plus facilement parmi ses habitants, ils avaient lamentablement sous-estimé la vigueur de la fibre patriotique des Canadiens. « Les Canadiens n’ont pas besoin de faire étalage de leur fidélité à tous les jours qui passent, observe alors Carrall, ils sont tout aussi disposés à faire valoir leur position d’IMPERIUM IN IMPERIO [soit d’empire canadien au sein de l’Empire britannique] qu’ils en sont capables.
Or, l’Alaska ne suffit pas à lui seul à satisfaire l’appétit ces impérialistes canadiens. Le député de New Westminster, John Robson, qui occupera lui aussi les fonctions de premier ministre de la Colombie-Britannique, propose d’amender la motion de Musgrave en ajoutant l’État du Maine à la liste d’épicerie de l’assemblée. Selon lui, les habitants du Maine eux-mêmes souhaitent devenir des Canadiens, et une bonne partie des échanges commerciaux du Canada transitent déjà par le port de Portland, exempt de glace à longueur d’année. Robson va même jusqu’à prétendre que la Grande-Bretagne a été « privée » du Maine, en référence à la prétendue « guerre d’Aroostook » de 1839. Ce conflit, qui ne donna lieu à aucune effusion de sang, portait sur les droits de coupe le long de la frontière, contestée, entre le Maine et le Nouveau-Brunswick. L’annexion du Maine sur la côte Atlantique et de l’Alaska sur la côte Pacifique donnerait un beau tour arrondi aux frontières du Dominion, tout en faisant la démonstration de la supériorité de la « constitution libérale et éclairée » du Canada sur les « très bancales » institutions des États-Unis.
Même si, dans son discours, Robson évoque de nombreux irritants de longue date tout à fait réels, les politiciens s’amusent ferme. Le député de Lillooet, Thomas Basil Humphreys, prédit que l’initiative convaincra le populaire magazine satirique britannique Punch à parler du Conseil législatif dans ses pages, tandis que le greffier législatif ponctue sa retranscription des délibérations de plusieurs « [Rires] ». Même si la résolution est adoptée en comité plénier, les législateurs finissent par rependre leur sérieux et par renoncer à l’annexion de l’Alaska et du Maine en approuvant les conditions d’union proposées dans le cadre de la séance ordinaire du jour. Devenue lettre morte du moment où les conditions sont transmises à Ottawa, la résolution cause néanmoins son lot de remous du côté des États-Unis.
Le 28 mars, les visées de la Colombie-Britannique sur l’Alaska et le Maine viennent aux oreilles des Californiens (merci au télégramme), mais la presse étatsunienne ne sait pas trop quoi en penser. Le plus gros quotidien de San Francisco, le Daily Alta California, interprète la résolution comme un appel voilé à l’annexion aux États-Unis, dans la mesure où les exigences de l’assemblée législative, qui réclame à la fois la construction d’un chemin de fer et l’achat d’une partie du territoire américain, lui semblent tout à fait irréalisables. « Les Britanno-Colombiens pourraient à la fois avoir leur chemin de fer et s’unir à l’Alaska s’ils s’annexaient aux États-Unis, promettait le rédacteur en chef de l’Alta, mais ils n’auront ni l’un ni l’autre de notre vivant, et quel que soit le moyen envisagé. »
Au fur et à mesure que la rumeur se répand vers l’Est, de nombreux journaux des États-Unis tentent d’analyser la résolution. La plupart n’y voient qu’une boutade. Le New York Times reproche aux législateurs de la Colombie-Britannique d’avoir « adopté une attitude acerbe et satirique à l’endroit de leurs voisins », mais admet tout de même que leur tentative d’humour est plutôt réussie. Dans certains cas, les propres velléités divisionnistes et partisanes des Américains prennent le pas sur les visées expansionnistes des Canadiens. L’Idaho World, qui est publié par un démocrate élevé au Missouri, dit espérer que le Canada emmène du même coup tout le Nord-Est du pays, qui vote républicain. « Selon nous, les États-Unis ont les moyens de payer quelques millions au Canada pour qu’il accepte les États de la Nouvelle-Angleterre en cadeau, car nous serions alors débarrassés d’une engeance intolérable. »
Le commentaire le plus intéressait vient toutefois de la presse grand public du Maine. « Annexer ou être annexés? Voilà ce qui semble être la question », s’amuse le Daily Kennebec Journal de la capitale, Augusta. Le Journal concède que l’union avec le Canada pourrait servir les intérêts de l’État, pourvu que le libre-échange avec le reste des États-Unis soit maintenu. Autrement, prédit le quotidien, c’est un Canada appauvri qui risquerait de demander lui-même à devenir un État des États-Unis. Le Portland Daily Press se gausse quant à lui de la proposition. Il prévient le Canada qu’en occupant son État, il se retrouverait avec une pléthore de conflits locaux sur les bras et qu’un flot constant de millionnaires vaniteux du Maine chercherait à obtenir une baronnie de la reine Victoria.
Dans les années 1870, avant la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique, c’est généralement après avoir transité par les États-Unis que les nouvelles de la Colombie-Britannique atteignent l’Est du pays, alors la résolution sur l’annexion de l’Alaska et du Maine fait déjà partie de l’histoire ancienne pour les Américains quand les journaux canadiens commencent à en parler. Quand le Globe de Toronto aborde le sujet, le 1er avril – heureuse coïncidence – il insiste sur l’« agitation » de la presse étatsunienne, mais il estime aussi que, quoique « de bon aloi », la résolution ne constitue pas une réplique « entièrement vaine » aux « propensions obstructionnistes » des politiciens américains. Sur le fond, le rédacteur en chef du journal est d’avis, tout comme Robson, que le Maine finira par intégrer naturellement le Canada, mais il invite l’oncle Sam à conserver le territoire glacial et improductif qu’est l’Alaska : « Nous aimons les vastes étendues de territoire, admet le Globe, qui est favorable à l’expansion du pays vers l’ouest, mais encore faut-il qu’elles soient recouvertes de terre. »
C’est ainsi que meurt le projet visant à faire entrer l’Alaska et le Maine dans la Confédération, mais l’incident va au-delà de la simple anecdote. Le Daily Alta California a peut-être eu raison de prédire que la Colombie-Britannique ne jouirait jamais d’une quelconque forme d’unité nationale avec l’Alaska, mais il a fait fausse route à propos de la construction d’un chemin de fer transcontinental en sol canadien et de la prétendue volonté des Britanniques d’Amérique du Nord de se joindre aux États-Unis. Les Canadiens ne ressentent peut-être pas le besoin, comme le disait le Dr Carrall, de faire étalage de leur patriotisme jour après jour, mais quand le besoin se fait sentir, ses législateurs sont capables de montrer qu’ils peuvent résister de manière créative et fere aux visées expansionnistes des Américains.