La diversité raciale et les élections fédérales de 2025 : candidats et députés issus de minorités visibles
Les élections générales fédérales du 28 avril 2025 ont marqué la cinquième élection consécutive établissant un record de représentation des minorités visibles au Parlement. En effet, 62 députés issus de minorités visibles ont été élus, une augmentation notable par rapport aux 53 élus en 2021. En proportion de la Chambre des communes, leur part est passée de 15,7 à 18,1 %. Cependant, il y a eu un changement dans les tendances des candidats : alors que les trois plus grands partis nationaux ont systématiquement présenté davantage de candidats issus de minorités visibles à chaque élection de 2011 à 2021, en 2025, seuls les conservateurs ont poursuivi cette tendance. Le présent article examine également les comparaisons avec la population élargie des minorités visibles, met en lumière les candidats qui se sont présentés pour la première fois, explore la compétitivité des circonscriptions où des candidats issus de minorités visibles se sont présentés et analyse la diversité globale de ces circonscriptions.
Jerome H. Black et Andrew Griffith
Comment les minorités racisées – ou, dans le jargon gouvernemental, les minorités visibles – se sont-elles débrouillées lors des élections fédérales de 20251? Les chiffres eux-mêmes sont simples : 62 de ces personnes, représentant 18,1 % de tous les députés à la Chambre, ont été élues. Mais comment placer ces chiffres en contexte? Guidés par l’idée qu’il est à la fois important et essentiel que le Parlement du Canada reflète raisonnablement les dimensions importantes de la population dans son ensemble, y compris les femmes, les peuples autochtones et, bien sûr, les minorités visibles, nous pensons que ces résultats sont encourageants dans l’ensemble, mais qu’ils soulèvent des éléments de préoccupation potentielle.
Les élections de 2025 ont marqué un sommet historique dans la représentation des minorités visibles, tant en termes absolus que relatifs. Les élections précédentes, tenues en 2021, ont vu l’élection de 53 députés issus de minorités visibles, qui représentaient 15,7 % des députés de la Chambre. Cela constituait en soi un record à l’époque. Ce qui est encore plus impressionnant, c’est que les élections de 2025 ont marqué la cinquième élection consécutive à produire un nombre accru de députés issus de minorités visibles. Les neuf députés issus de minorités visibles supplémentaires dans le nouveau Parlement représentent également une augmentation notable en termes absolus. Chacune des deux élections précédentes a vu le nombre total de députés issus de minorités visibles augmenter de seulement trois.
Utiliser les données démographiques pour calculer de simples « ratios de représentation » offre une autre façon d’évaluer les résultats. Si nous comparons le nombre de députés issus de minorités visibles à la population des minorités visibles du Canada dans son ensemble, les résultats des élections sont quelque peu décourageants. Mais, si seuls les citoyens sont comptés, la perspective n’est pas aussi négative.
L’approche démographique compare l’incidence des députés issus de minorités à leurs chiffres de population correspondants dans l’ensemble. Cela permet d’adopter une vision plus large de la représentation, une vision dans laquelle les députés issus de minorités visibles s’associent aux communautés dans leur ensemble, leur donnant un sentiment de représentation sans distinction d’âge ou de considération de citoyenneté. Le lien représentatif peut être à la fois en termes symboliques (par exemple, les députés servent de modèles et contribuent à favoriser un sentiment d’inclusion dans une société multiculturelle) et en termes substantiels (par exemple, les députés peuvent aborder des questions qui préoccupent de manière disproportionnée les membres de la communauté). Plus de députés par rapport à la population signifie plus de représentation.
En termes pratiques, cette comparaison utilise la population des minorités visibles recensée dans les données démographiques les plus récentes disponibles (26,5 % de la population canadienne selon le recensement de 2021) comme dénominateur et l’incidence des députés issus de minorités (18,1 %) comme numérateur pour produire un ratio. À environ deux tiers, il est nettement en deçà de la parité, mais il n’est pas substantiellement différent du résultat des trois élections précédentes (bien que le calcul des deux tiers de 2025 surestime vraisemblablement la représentation, puisque la croissance de la population des minorités visibles après 2021 n’est pas prise en compte). Par conséquent, une conclusion tirée d’une étude sur la représentation des minorités visibles après les élections de 2021 pourrait encore être valable en 2025 : « …les députés issus de minorités visibles soient élus en nombre suffisant pour suivre le rythme de croissance de leur population générale, mais en nombre insuffisant pour réduire la disparité de leur représentation parlementaire2 ».
En revanche, si le ratio de représentation est limité aux membres des minorités visibles qui sont citoyens, on constate que ce ratio se rapproche davantage de la parité. Il y a du mérite à considérer cette perspective juridique plus étroite lorsqu’on évalue la représentation parmi les députés, car seuls les citoyens peuvent se porter candidats et être élus comme députés. Puisque de telles personnes représentent 19,5 % de la population canadienne selon le même recensement, ce calcul donne une image quelque peu moins négative de la représentation3.
Une autre façon d’évaluer dans quelle mesure les minorités visibles ont réussi en termes de représentation lors des élections de 2025 serait de comparer leurs résultats par rapport à d’autres groupes importants de la diversité, tels que les femmes et les peuples autochtones. Contrairement aux députés issus de minorités visibles, le nombre de ces groupes a essentiellement stagné. Le pourcentage de députés autochtones a à peine augmenté, passant de 3,3 % en 2021 à 3,5 % en 2025, tandis que la présence de femmes députées a en fait diminué, bien que légèrement (de 30,5 % à 30,3 %). De ce point de vue, la représentation des minorités visibles se démarque clairement4.
Tableau 1
Députés issus de minorités visibles, 2011-2025
|
2011 |
2015 |
2019 |
2021 |
2025 |
|
|
Parti |
|||||
|
Bloc Québécois |
1 |
— |
— |
— |
— |
|
Conserva- |
12 |
6 |
10 |
6 |
19 |
|
Libéral |
2 |
39 |
37 |
43 |
42 |
|
NPD |
14 |
2 |
3 |
3 |
1 |
|
(N) |
(29) |
(47) |
(50) |
(53)* |
(62) |
*Comprend un indépendant.
Source: pour les données de 2011-2021, voir Jerome H. Black, « La diversité raciale et les élections fédérales de 2021 : Candidats et députés issus de minorités visibles », Revue parlementaire canadienne, vol. 45, no 2, 2022, p. 19-25. Données des députés pour 2025 assemblées par les auteurs.
Députés issus de minorités visibles
Le tableau 1 présente le nombre de députés issus de minorités visibles selon leur affiliation politique pour les élections de 2025 et, pour montrer les tendances, les quatre courses à l’investiture précédentes également. En termes absolus, mis à part un résultat particulièrement médiocre et une troisième place en 2011, lorsque seuls deux députés issus de minorités visibles faisaient partie du caucus du parti, les libéraux au pouvoir ont été le parti avec le plus grand nombre de députés issus de minorités visibles au cours des dix dernières années. Par rapport à l’élection précédente, le nombre de députés issus de minorités visibles élus comme libéraux est resté à peu près le même. Cependant, bien que ce parti puisse revendiquer l’affiliation de 81 % de tous les députés issus de minorités visibles élus en 2021, il ne peut en revendiquer que 68 % en 2025. Cette différence est entièrement due à un triplement à la fois du nombre et du pourcentage de députés issus de minorités visibles élus sous la bannière conservatrice. Les députés issus de minorités visibles élus au caucus conservateur sont passés de six en 2021 à 19 en 2025. Jamais auparavant ce parti n’avait élu autant de députés issus de minorités. Pour sa part, l’effondrement du NPD en 2025 semble se refléter par l’élection d’un seul député issu d’une minorité visible (bien que cela ne représente qu’une baisse de trois par rapport à 2021).
Il est peu probable qu’un simple récit puisse expliquer ces tendances partisanes ni le nombre modéré mais croissant de députés issus de minorités élus au fil du temps. Il existe de nombreux facteurs qui influent sur la réussite des minorités visibles à se faire élire, et l’incidence de beaucoup d’entre eux est souvent contrebalancée par d’autres facteurs. Certains contribuent à restreindre ou à limiter la représentation des minorités visibles par rapport à ce qu’elle pourrait être autrement. Ces obstacles incluent les mêmes que ceux auxquels d’autres groupes externes, comme les femmes, ont dû faire face en tentant de passer avec détermination de la périphérie de la politique parlementaire à une présence plus durable et importante; ces obstacles sont notamment les visions traditionnelles dominantes du « politicien idéal », la discrimination (à la fois subtile et plus apparente) et certains facteurs institutionnels, comme les députés.
D’autre part, les minorités visibles sont intégrées dans un contexte social et politique qui n’est pas statique. Les forces qui favorisent la facilitation de leur représentation incluent l’évolution des valeurs sociétales combinée aux réalités électorales qui, du moins dans certains milieux, mettent l’accent de manière positive sur la promotion de la diversité et la reconnaissance des avantages politiques associés aux listes de candidats diversifiés.
Candidats issus de minorités visibles
Les partis nationaux peuvent être incités à rechercher délibérément des candidats issus de minorités visibles afin de mettre en avant leur image d’entités inclusives dans une société multiculturelle. Cependant, ce sont les associations de circonscription ou les partis locaux, en particulier ceux des zones urbaines ayant des populations minoritaires importantes, qui sont probablement les plus sensibles à la situation concurrentielle de leur circonscription et à la pertinence politique potentielle de la diversité des candidats correspondant à la diversité des circonscriptions.
Selon le recensement de 2021, il y avait pas moins de 173 circonscriptions électorales où les minorités visibles représentaient plus de 20 % de la population (environ 50 % de toutes les circonscriptions), et 130 où elles constituaient plus de 30 % de la population (38 % de toutes les circonscriptions). Dans 51 circonscriptions (15 % de toutes les circonscriptions), les minorités visibles constituaient la majorité de la population. Ce dernier chiffre est également révélateur de l’incidence continue de l’immigration sur l’augmentation de l’établissement des minorités visibles : il y avait 41 circonscriptions « minorité-majorité » selon le recensement de 2016 et 33 de ces circonscriptions selon le recensement de 2011.
Plus précisément, les associations de circonscription semblent avoir suivi cette tendance à la hausse en désignant davantage de candidats issus de minorités visibles d’une élection à l’autre. Il est raisonnable de déduire que ce comportement est motivé par la rivalité entre les partis alors qu’ils font campagne pour des votes dans des circonscriptions souvent concurrentielles et jouant un rôle important dans la détermination du résultat des élections.
Les partis ont-ils désigné encore plus de candidats issus de minorités visibles en 2025 qu’à l’élection précédente? Le tableau 2 fournit des données appropriées. Sa première ligne indique le pourcentage de candidats issus de minorités visibles qui se sont présentés pour les quatre plus grands partis à la Chambre des communes : le Bloc québécois, le Parti conservateur, le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique (NPD). En 2011, les candidats des minorités visibles représentaient 9,7 % de tous les candidats se présentant pour ces quatre partis. En 2021, ce pourcentage avait plus que doublé pour atteindre 21,7. Cette tendance à la hausse inclut désormais l’élection de 2025, comprenant un niveau record de 22,6 %. Cependant, la croissance progressive par rapport aux pourcentages des élections passées est modeste (1 %) comparativement aux augmentations qui ont eu lieu entre les élections précédentes, qui avaient tendance à se situer dans une fourchette de 3 à 4 %.
Les particularités propres à plusieurs courses à l’investiture peuvent très bien être à l’origine de cet équilibrage, mais une répartition par parti pour les trois plus grands partis nationaux (les trois lignes suivantes) révèle certaines déviations importantes. Les trois montrent le même schéma général de croissance sur la période 2011-2021. On a observé une augmentation constante et parfois assez importante du nombre de candidats issus de minorités visibles. Il y a eu une augmentation particulièrement importante chez les libéraux entre les périodes 2011-2015 et 2019-2021. La période de 2015 à 2019 se distingue pour le NPD, car il a augmenté son équipe de députés issus de minorités visibles de manière remarquable, passant de 13,4 à 22,4 %. En revanche, la croissance pour les conservateurs, en particulier entre les dyades 2015-2019 et 2019-2021, est nettement plus faible.
Cette tendance a changé de manière importante lors des élections de 2025. De manière atypique, tant les libéraux que les néo-démocrates n’ont pas réussi à augmenter davantage leur contingent de candidats issus de minorités visibles par rapport à l’élection précédente. Il y a en fait un déclin, bien que modeste, pour le Parti libéral, passant de 24 % en 2021 à 22,8 % en 2025. De même, la promotion de candidats issus de minorités par le NPD a connu une baisse légèrement plus marquée, passant de 26,9 à 23,7 %.
En revanche, les conservateurs ont non seulement augmenté la proportion de minorités dans leur équipe de candidats, mais ils l’ont également fait par une marge extrêmement élevée. En 2021, le parti pouvait affirmer que les minorités visibles représentaient 17,2 % de leur liste de candidats; mais en 2025, il pouvait se vanter que ce chiffre était de 23,4 %, soit plus de six points de pourcentage de croissance. Ces données sembleraient indiquer que, sans les efforts de promotion des conservateurs, les élections de 2025 auraient pu connaître une diminution globale des candidatures de minorités visibles5.
Tableau 2
Candidats issus de minorités visibles, 2011-2025
|
Circonscriptions non concurrentielles |
Circonscriptions concurrentielles Député sortant?? |
(N) |
||
|
Yes |
No |
|||
|
Minorités visibles |
||||
|
Conservateur |
80 |
8 |
12 |
(65) |
|
Libéral |
64 |
10 |
26 |
(42) |
|
NPD |
95 |
2 |
3 |
(62) |
|
Minorités non visibles |
||||
|
Conservateur |
68 |
18 |
14 |
(141) |
|
Libéral |
66 |
6 |
28 |
(155) |
|
NPD |
90 |
5 |
5 |
(190) |
*Comprend les partis Bloc Québécois, Conservateur, Libéral et NPD.
Source: Pour les données de 2011-2021, voir Jerome H. Black, « La diversité raciale et les élections fédérales de 2021 : Candidats et députés issus de minorités visibles », Revue parlementaire canadienne, vol. 45, no 2, 2022, p. 19-25. Données des candidats pour 2025 assemblées par les auteurs.
Nouveaux candidats issus de minorités visibles
Cependant, il existe une autre façon, peut-être meilleure, d’évaluer la promotion des candidatures de minorités visibles par les partis politiques lors des élections de 2025. En considérant exclusivement leurs candidats qui se présentaient pour la première fois à ces élections, nous pouvons juger de l’engagement contemporain d’un parti envers la promotion des minorités visibles à l’approche d’une élection. Cet objectif exclut donc les efforts déployés lors des élections passées. Dans le même ordre d’idées, cela annule tous les effets d’ancienneté associés à la tendance des candidats précédents à être renommés.
Le résultat combiné des quatre plus grands partis (25,4 %) indique une légère augmentation du pourcentage de nouveaux candidats en 2025, contre 24,1 % en 2021 (données non présentées)6. Le tableau 2, qui montre des tendances à la hausse parmi les trois plus grands partis nationaux individuellement depuis 2011, révèle un point marquant en 2025 : une divergence encore plus grande entre la promotion des nouveaux candidats par les partis conservateur et libéral. En comparaison avec les tendances passées, les libéraux ont recruté nettement moins de nouveaux candidats issus de minorités visibles en 2025 (21,3 %) qu’en 2021 (24,5 %).
En revanche, les conservateurs ont considérablement augmenté leur part de nouveaux candidats issus de minorités visibles entre 2021 et 2025, de neuf points au total, passant de 22,6 à 31,6 %. Pris isolément, ce dernier chiffre est frappant; près d’un tiers des nouveaux candidats recrutés par le parti étaient issus de minorités visibles!
Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette divergence entre les deux plus grands partis nationaux du Canada? Pour les conservateurs, la promotion accrue des candidats issus de minorités visibles reflétait probablement des calculs électoraux actuels. Cependant, l’accent mis sur le recrutement de candidats issus de minorités visibles est probablement fondé sur l’héritage d’une vaste sensibilisation auprès de ces communautés datant de l’ère de Stephen Harper. Jason Kenney, ministre de l’Immigration sous Harper, a notamment soutenu que les minorités visibles constituaient un électorat naturellement conservateur et a systématiquement mobilisé les groupes de minorités visibles en participant à 10 à 15 événements chaque fin de semaine7.
D’autre part, plusieurs facteurs pourraient expliquer le déclin du recrutement chez les libéraux. Au cours des six mois précédant les élections, les perspectives électorales du parti ont connu un revirement spectaculaire. Selon les sondages d’opinion publiés, la popularité personnelle du premier ministre Justin Trudeau avait décliné et les chances de son parti d’être réélu étaient très faibles. Un changement dans la direction du parti libéral, combiné à des préoccupations émergentes importantes concernant la souveraineté canadienne à la suite des commentaires du président américain Donald Trump, a renversé le déclin du parti dans les sondages. Est-il possible que le recrutement ait été lent lorsque Justin Trudeau était à la tête et qu’il ait ensuite repris lorsque Mark Carney a remporté la direction du parti? Les données confirment que les libéraux ont nommé leurs candidats plus tard que les conservateurs8. En raison d’une élection convoquée quelques semaines seulement après l’entrée en fonction de Mark Carney, le recrutement subséquent aurait eu lieu dans un délai plus court. Une question importante pour une enquête plus approfondie est donc de savoir si cette période de recrutement condensée a eu un effet sur le nombre de candidats issus de minorités visibles qu’ils ont proposés9.
Quelle que soit l’explication sous-jacente, à ce stade, il n’y a aucune raison de croire que les légères baisses subies par certains partis ne soient autre chose qu’un incident passager. L’hypothèse de la concurrence (les changements démographiques favorisent les candidatures des minorités visibles) dispose encore de plus, et non de moins, de preuves en sa faveur. Par exemple, les trois principaux partis nationaux (ainsi que le Bloc québécois) présentent généralement des candidats issus de minorités visibles les uns contre les autres dans des circonscriptions comptant une population importante de minorités visibles. Dans les circonscriptions où la population de minorités visibles dépasse 70 %, les minorités visibles représentaient plus de 80 % des candidats pour ces partis; dans les circonscriptions où cette population se situe entre 50 et 70 %, elles constituaient plus de 40 % des candidats. La concurrence interminorités dans de telles circonscriptions peut être définie comme un facteur positif qui contribue à tout le moins à stabiliser la représentation des députés issus de minorités : les candidats issus de minorités visibles défaits sont généralement remplacés par leur concurrent issu des minorités. En d’autres termes, cette course à l’investiture de candidats multiples aide à établir une sorte de « plancher » de représentation. De plus, une population minoritaire en constante augmentation dans le pays empêchera probablement un plafond infranchissable du nombre de députés issus de minorités visibles élus.
Concurrence des circonscriptions électorales
L’engagement que prennent les partis pour promouvoir leurs nouveaux candidats issus de minorités visibles peut également être évalué en tenant compte de leur statut concurrentiel dans leurs circonscriptions. Présenter des candidats issus de minorités visibles dans des circonscriptions où ils ont une chance de remporter le siège pour leur parti indiquerait clairement qu’un parti adopte une approche plus sérieuse pour promouvoir ses recrues issues des minorités que de les présenter dans des circonscriptions où le parti a très peu de chances de succès.
Conformément à la pratique habituelle, toutes les circonscriptions électorales ont été divisées en fonction des résultats à l’échelle des circonscriptions lors de l’élection précédente, considérés comme un indicateur potentiel important des perspectives de chaque parti en 202510. Plus précisément, les circonscriptions électorales où un parti a perdu les élections de 2021 par plus de 10 % du vote populaire ont été jugées non concurrentielles. Il existe deux types de circonscriptions concurrentielles : celles que le parti a remportées en 2021 ou celles où il s’est approché à moins de 10 % de la victoire. Parmi ces circonscriptions concurrentielles, une « course à l’investiture ouverte » dans laquelle aucun candidat sortant ne se représentait serait généralement considérée comme une situation plus favorable pour un candidat, particulièrement pour un parti d’opposition. Une décision de nommer un candidat issu d’une minorité visible dans une « course à l’investiture ouverte » concurrentielle démontrerait un engagement particulier envers les efforts de recrutement et de promotion.
Les données du tableau 3 servent de base à deux perspectives sur la relation entre le statut minoritaire ou non minoritaire des candidats de parti et leur candidature dans des circonscriptions concurrentielles. Les trois premières lignes se concentrent uniquement sur les candidats issus de minorités visibles des partis et révèlent que les libéraux étaient bien en avance sur les conservateurs pour promouvoir leurs recrues issues des minorités. Les premiers ont nommé 36 % de leurs recrues issues des minorités visibles dans les deux catégories de circonscriptions concurrentielles (combinées de 10 % et 26 %), tandis que les seconds n’ont placé que 20 % de leurs candidats dans de telles circonscriptions. Il s’agit d’un écart sensiblement plus large qu’en 2021, lorsque les libéraux ont présenté 30 % de leurs candidats issus de minorités dans des circonscriptions électoralement plus attrayantes, surpassant les 20 % des conservateurs (données non présentées).
Notez également qu’une différence tout aussi importante est également apparente pour le sousensemble des circonscriptions pouvant être remportées sans candidats sortants; lors de l’élection actuelle, l’avantage des libéraux était de 26 contre 12 % par rapport aux conservateurs. Pour sa part, le NPD a pu présenter beaucoup moins de ses candidats issus de minorités visibles se présentant pour la première fois dans des circonscriptions concurrentielles (seulement cinq pour cent au total, et trois pour cent dans des circonscriptions sans candidats sortants), ce qui n’est pas surprenant étant donné le statut électoral globalement plus faible du parti.
Une deuxième perspective sur les données fonctionne dans les trois lignes suivantes du tableau 3 pour permettre des comparaisons intraparti, l’accent étant mis sur la comparaison de l’endroit où chaque parti a présenté ses nouveaux candidats issus de minorités visibles par rapport à leurs homologues non minoritaires. Ces chiffres indiquent si les partis ont privilégié une catégorie de candidats par rapport à l’autre. Lors des dernières élections, les libéraux ont été assez équitables dans la promotion de leurs candidats issus de minorités visibles. Lors de l’élection de 2021, par exemple, ils en ont présentés encore plus dans des circonscriptions concurrentielles (30 % contre 24 % pour leurs candidats non issus de minorités, et les ont également davantage promus dans des circonscriptions ouvertes, 20 % contre 11 %).
Les élections de 2025 ont vu les libéraux maintenir la même position. Le parti a nommé 36 % de ses candidats issus de minorités visibles pour la première fois dans des circonscriptions concurrentielles et a présenté 34 % de ses homologues non minoritaires dans de telles circonscriptions. Dans le sous-ensemble des circonscriptions de « course à l’investiture ouverte », le parti a également nommé à peu près le même pourcentage de candidats dans les deux catégories (26 et 28 %). Dans l’ensemble, le NPD a nommé plus de candidats non issus de minorités visibles dans des circonscriptions concurrentielles (dix pour cent et cinq pour cent, respectivement).
Quant aux conservateurs, le bilan du parti, qui favorise généralement les candidats issus de minorités non visibles, s’est poursuivi en 202511. Bien sûr, ils étaient presque équitables dans le cas des circonscriptions ouvertes, présentant 12 % de leurs candidats issus de minorités et 14 % de leurs candidats non issus de minorités dans ces circonscriptions. Cependant, dans l’ensemble, ils ont privilégié ces derniers, en en nommant 32 % dans les deux catégories de circonscriptions concurrentielles, contre seulement 20 % pour leurs candidats issus de minorités visibles.
Ce dernier résultat est intéressant en ce qu’il est conforme au bilan passé du parti privilégiant ses candidats non minoritaires, mais il contraste avec le fait déjà souligné que le parti a recruté le plus grand nombre de candidats issus de minorités visibles pour la première fois en 2025. Cela pourrait simplement avoir été le produit des particularités des nombreuses associations conservatrices différentes. Cela dit, il semble qu’une approche plus équilibrée à l’égard de la présentation concurrentielle des candidats issus de minorités visibles aurait pu conduire encore plus d’entre eux à se faire élire au Parlement. De même, étant donné le meilleur bilan des libéraux en matière de nomination de leurs candidats issus de minorités visibles dans des circonscriptions électoralement plus viables, en recruter davantage dès le départ aurait également pu conduire à un plus grand nombre de députés issus de minorités visibles.
Tableau 3
Candidats issus de minorités visibles, partis et circonscriptions concurrentielles, 2025
(nouveaux candidats seulement)
|
2011 |
2015 |
2019 |
2021 |
2025 |
|
|
Tous les candidats* (%) |
9,7 |
13,9 |
18,2 |
21,7 |
22,6 |
|
Par parti (%) |
|||||
|
Conservateur |
10,1 |
14,2 |
16,6 |
17,2 |
23,4 |
|
Libéral |
9,1 |
16,9 |
18,6 |
24,0 |
22,8 |
|
NPD |
10,4 |
13,4 |
22,4 |
26,9 |
23,7 |
|
Nouveaux candidats (%) |
|||||
|
Conservateur |
13,4 |
18,0 |
19,7 |
22,6 |
31,6 |
|
Libéral |
9,1 |
17,5 |
18,4 |
24,5 |
21,3 |
|
NPD |
12,0 |
14,3 |
24,6 |
25,4 |
24,6 |
Pourcentages par ligne.
Voir le texte pour la définition des circonscriptions concurrentielles et non concurrentielles.
Diversité dans les circonscriptions
Les partis politiques sont fortement enclins à présenter leurs candidats issus de minorités visibles dans des circonscriptions comprenant d’importantes populations minoritaires. Bon nombre de ces circonscriptions sont des circonscriptions concurrentielles où le choix des candidats peut changer la donne. D’une part, cela s’accorde facilement avec l’idée que la concurrence pousse les partis locaux à recruter des candidats issus de minorités pour attirer davantage de votes dans de telles circonscriptions électorales hétérogènes. D’autre part, les aspirants à des fonctions peuvent également s’appuyer sur les ressources et les réseaux de leurs collectivités de plus en plus intégrées pour briguer l’investiture du parti. Comme indiqué dans l’étude de 2021 sur les candidats issus de minorités visibles : « Il est probable que les deux explications aient du mérite. En tout cas, celles-ci interagissent probablement l’une avec l’autre, de sorte que l’analyse permet de comprendre que la désignation de plus de candidats issus de minorités visibles peut être due, au moins en partie, à l’effet de la concurrence12 ».
Les données de 2025 confirment que tous les partis ont nommé davantage de candidats issus de minorités visibles pour la première fois dans des circonscriptions comptant une grande population de minorités visibles. Les candidats issus de minorités visibles récemment recrutés pour les six plus grands partis (combinés) se sont présentés dans des circonscriptions où la population minoritaire représentait en moyenne 45 %, tandis que leurs candidats non issus de minorités visibles ont concouru dans des circonscriptions où les minorités représentaient 19 % de la population. Parmi les trois grands partis nationaux, l’écart est le plus marqué dans le cas des conservateurs, comme en 2021. Cette année-là, les candidats conservateurs issus de minorités visibles se sont présentés dans des circonscriptions où la population minoritaire représentait en moyenne 49 %, contre 19 % pour leurs homologues non issus de minorités visibles. En 2025, la relation était même un peu plus forte : 56 % et 20 %, respectivement. En 2025, les libéraux ont nommé des candidats issus de minorités visibles dans des régions où les minorités représentaient 31 % de la population, contre 17 % pour leurs candidats non issus de minorités visibles, un écart plus faible qu’en 2021 (30 % et 10 %, respectivement). Les pourcentages pour le NPD (49 % et 18 %, respectivement) montrent une relation beaucoup plus forte qu’en 2021 (36 % et 15 %, respectivement). Des schémas similaires de concentration s’appliquent au Bloc québécois, au Parti vert et au Parti populaire13.
Récapitulation
Du point de vue de l’appréciation de la diversité accrue au sein du Parlement du Canada, les élections de 2025 sont manifestement remarquables pour leur incidence sur l’augmentation de la représentation des minorités visibles. Cette élection a été la cinquième course à l’investiture consécutive à établir un nouveau record de députés. Fait important, les 62 candidats issus de minorités visibles qui ont été élus représentaient une augmentation supérieure à la moyenne en nombres absolus par rapport aux dernières élections. Les minorités visibles ont également connu un succès électoral relativement plus grand que d’autres groupes importants de diversité, en particulier les femmes et les peuples autochtones. En ce qui concerne les comparaisons de population, ce dernier niveau de représentation est bien inférieur si l’ensemble de la population de référence est utilisé, mais moins si l’on filtre par citoyenneté.
Les élections de 2025 sont également notables pour leur écart par rapport à un schéma établi évident parmi les trois plus grands partis depuis au moins 2011. Lors de chacune des quatre élections générales tenues de 2011 à 2021, ces trois partis ont constamment augmenté la part des minorités visibles au sein de leurs équipes de candidats, une tendance qui, de manière importante, inclut leurs nouveaux candidats. En 2025, seuls les conservateurs ont ajouté davantage de ces candidats à leurs listes, tandis que les libéraux et les néo-démocrates en ont nommé moins. À la lumière d’autres résultats, cette déviation particulière ne compromet pas entièrement l’hypothèse de concurrence, mais il est évidemment justifié d’explorer davantage à l’échelle des candidats.
À part le fait évident que la candidature est une condition nécessaire pour le statut de député, une meilleure compréhension du recrutement et de la sélection des candidats par les partis locaux constitue également un point central important pour évaluer dans quelle mesure le processus politique est ouvert aux candidats issus de minorités visibles14.
Notes
1 Le terme « officiel » de « minorités visibles », plutôt que l’expression plus couramment utilisée « minorités racisées », est employé notamment parce qu’il correspond au langage utilisé par Statistique Canada dans la collecte des données de recensement et autres; le terme « minorités » est utilisé en alternance pour éviter les répétitions.
2 Jerome H. Black, « La diversité raciale et les élections fédérales de 2021 : Candidats et députés issus de minorités visibles », Revue parlementaire canadienne, vol. 45, no 2, 2022, p. 20.
3 Pour une discussion plus approfondie sur ces deux mesures de rechange, voir Jerome H. Black et Andrew Griffith, « Do Canada’s most powerful federal posts reflect the country’s diversity? », Options politiques, juin 2020. https://policyoptions.irpp.org/magazines/june-2020/do-canadas-most-powerful-federal-posts-reflect-the-countrys-diversity/
4 Il n’en est pas question ici, mais il est important de se rappeler que tous les groupes originaires de minorités visibles ne sont pas représentés par les députés au même degré, voire pas du tout. Pour de telles données dans le contexte des élections de 2025, voir Jerome H. Black et Andrew Griffith, « The diversity of candidates and MPs stalled for some groups in this election », Options politiques, mai 2025. https://policyoptions.irpp.org/magazines/may-2025/diversity-federal-election/
5 Par souci d’exhaustivité, on peut noter que les minorités visibles représentaient 12,8 % des candidats ayant concouru pour le Bloc québécois.
6 Les candidats issus de minorités visibles représentaient 17 % des nouveaux candidats du Bloc québécois.
7 https://www.thestar.com/news/canada/more-visible-minority-candidates-ran-and-won-in-canadas-federal-election-the-conservatives-boosted-the/article_970c99b5-9c99-469a-8a07-eef975f2dd78.html
8 Élections Canada. https://www.elections.ca/content2.aspx?section=can&dir=cand/lst&document=index&lang=f
9 Une autre question est de savoir si le même effet pouvait aider à expliquer la diminution du recrutement de candidates chez les libéraux de 2021 à 2025 (43 à 36,4 %).
10 Nous avons utilisé les « résultats transposés » produits par Élections Canada (ce qui implique de cartographier les résultats de 2021 sur les 343 circonscriptions).
11 En 2021, par exemple, le parti a présenté 16 % de ses nouveaux candidats issus de minorités visibles dans des circonscriptions concurrentielles, contre 23 % de ses homologues non minoritaires.
12 Jerome H. Black, « La diversité raciale et les élections fédérales de 2021 : Candidats et députés issus de minorités visibles », Revue parlementaire canadienne, vol. 45, no 2, 2022, p. 24.
13 Pour le Bloc québécois, 34 % contre 18 %, pour le Parti vert, 40 % contre 21 %, et pour le Parti populaire, 40 % contre 21 %.
14 Pour une brève discussion sur la façon dont une attention portée aux candidats peut être tout aussi révélatrice de l’ouverture du processus politique que les chiffres finaux des députés issus de minorités visibles, voir Jerome H. Black, « La diversité raciale et les élections fédérales de 2021 : Candidats et députés issus de minorités visibles », Revue parlementaire canadienne, vol. 45, no 2, 2022, p. 22.