Autant de visages, autant d’histoires : l’histoire des portraits des premiers ministres à Queen’s Park et l’héritage qu’ils révèlent

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Autant de visages, autant d’histoires : l’histoire des portraits des premiers ministres à Queen’s Park et l’héritage qu’ils révèlent

Qu’il s’agisse de l’intégration d’objets significatifs ou du choix artistique de représenter leur sujet, les portraits des premiers ministres de l’Ontario offrent une perspective unique sur l’histoire et la culture politiques de la province. Dans le présent article, l’auteure présente un bref historique de ces œuvres d’art et s’entretient avec deux artistes ayant peint certains des portraits les plus récents afin d’expliquer une tendance selon laquelle les premiers ministres cherchent à mettre en valeur l’aspect « personnel » tout en honorant l’aspect « politique ».

Geneva Fuina

Geneva Fuina est participante au Programme de stage à l’Assemblée législative de l’Ontario pour 2025-2026. Elle a effectué un stage en rédaction pour la Revue parlementaire canadienne dans le cadre de son stage.

Si une image vaut mille mots, que peut révéler un portrait personnalisé grandeur nature des premiers ministres de l’Ontario?

À bien des égards, Queen’s Park est une capsule temporelle qui préserve l’histoire politique de la province. Au deuxième étage de ce musée vivant se trouvent des corridors bordés de portraits d’anciens premiers ministres : une galerie d’histoires à raconter.

L’un des moyens par lesquels ces portraits nous renseignent sur les figures historiques qu’ils représentent est l’inclusion d’objets personnels que les premiers ministres ont choisi d’y faire figurer. C’est ici que notre histoire commence.

Après la Confédération, le gouvernement a entrepris la construction d’un nouvel édifice législatif. Toutefois, lorsque les portes de ce qui allait être appelé le « Palais rose » se sont ouvertes pour la première fois, l’intérieur était bien différent; malgré l’éclat du mobilier neuf, les murs des corridors étaient relativement nus. Il faudrait de nombreuses vies et de nombreux héritages pour les remplir.

Le 4 avril 1893, jour de l’ouverture officielle de Queen’s Park, le premier portrait d’un premier ministre y est entré, marquant le début d’une tradition visant à rendre hommage aux dirigeants de l’Ontario dans le Palais rose1. Commandé et offert par des « amis du premier ministre », et peint par Robert Harris2, le portrait d’Oliver Mowat était auparavant exposé dans l’ancien édifice législatif situé sur la rue Front Ouest.

La commande de portraits de figures politiques importantes est une pratique courante parmi les gouvernements du monde entier et répond à plusieurs objectifs. D’abord, elle permet de décorer l’édifice, ce qui explique pourquoi les portraits anciens sont considérablement plus grands que les œuvres modernes : il y avait beaucoup plus d’espace vide à couvrir il y a plusieurs décennies. Au-delà de leur valeur esthétique, ces portraits constituent également des marques de reconnaissance honorant le service d’un premier ministre à la fin de son mandat. Enfin, la portraiture consigne des éléments de l’histoire politique de la province et remplit, par extension, une fonction éducative essentielle. En tant qu’artefacts historiques et biographiques, ces œuvres incarnent des aspects des dirigeants politiques de la province et offrent un aperçu de leur personnalité.

La pratique consistant à inclure des objets personnels ou à mettre en scène les sujets dans des lieux soigneusement choisis ne se limite pas aux portraits récents; même les œuvres antérieures à la Confédération comportent des éléments révélateurs de la vie et de l’époque du sujet. Ainsi, George Brown (1851-1865) est représenté tenant des documents de The Globe, le journal qu’il a fondé. Le portrait d’Edward Blake (1871-1872), le deuxième à être exposé à Queen’s Park, est le seul à représenter un premier ministre dans la Chambre. Le portrait d’Oliver Mowat (1872-1896) présente sa bibliothèque personnelle en arrière-plan. Un téléphone, encore rare dans la plupart des bâtiments à l’époque, apparaît sur le bureau dans le portrait d’Ernest Drury (1919-1923). Le portrait de George Henry (1930-1934) montre une fenêtre encadrant le Whitney Block, un édifice adjacent à Queen’s Park dont Henry a contribué à la création.

Les portraits ne sont pas des reproductions rigides et normalisées; ils évoluent avec le temps. Si certains demeurent formels, présentant le premier ministre seul sur un fond neutre, d’autres intègrent des éléments de signification personnelle. Avant les années 1980, ces ajouts étaient subtils et relativement rares. Un changement notable est apparu avec le travail des portraitistes Linda Dobbs et Phil Richards. Leurs contributions ont transformé la portraiture à Queen’s Park, non seulement en augmentant le nombre d’objets personnels représentés, mais aussi en accentuant la portée émotionnelle et symbolique de ces éléments.

J’ai eu le privilège de m’entretenir avec Linda et Phil; leurs réflexions ont permis de mieux comprendre leurs choix artistiques et les processus qui sous-tendent leur approche nuancée de la portraiture à Queen’s Park. En expliquant la motivation à l’origine de ce changement, Phil a indiqué : « J’ai apporté une approche très différente à la collection de Queen’s Park, comme à toutes les autres collections auxquelles j’ai participé ». L’utilisation du symbolisme est également un élément central de la vision artistique de Linda, particulièrement en portraiture. « Mon objectif est que, dans trois cents ans, si quelqu’un regarde le portrait, il comprenne l’époque dans laquelle la personne vivait et la personne humaine représentée », m’a-t-elle confié. Selon Linda, le symbolisme permet de saisir « l’âme intérieure et la personnalité » du sujet. Ce message permet au spectateur de ressentir une résonance avec le sujet et de mieux comprendre son humanité.

Le portrait de David Peterson (1985-1990) a marqué l’émergence d’un style distinctif. J’ai eu le plaisir de m’entretenir avec M. Peterson, qui a indiqué avec enthousiasme qu’il souhaitait un portrait « différent et plus personnel ». Cette liberté artistique se reflète dans son portrait. Linda Dobbs, qui a réalisé cette œuvre, a expliqué qu’avant de commencer, elle doit « bien connaître la personne, comprendre comment elle souhaite être perçue dans l’histoire et quels objets la représentent »3. D’après les récits que M. Peterson m’a faits au sujet des objets qu’il a choisi d’inclure, le portrait reflète véritablement cette intention. Avant tout, une photographie encadrée de sa famille et de son chien est posée sur le manteau de la cheminée. La cheminée et le manteau ont une signification qui dépasse la simple décoration. Linda a indiqué qu’ils représentent les signes astrologiques de M. Peterson : la pierre symbolise le Capricorne, un signe de terre, tandis que le feu représente le Sagittaire. En arrière-plan, on voit une pile de livres dont les dos portent les initiales de ses parents. L’ancien premier ministre n’est pas représenté en habit formel, mais porte plutôt une cravate lâche ornée de chevaux. Dans le miroir, la tête d’un cheval apparaît par une fenêtre. Ces chevaux constituent un clin d’œil à son épouse, Shelly Peterson, qui aime monter, élever et entraîner des chevaux et qui a écrit neuf livres sur le sujet. En effet, l’inspiration pour ces éléments est née lorsque Linda est arrivée chez eux et a constaté que Shelly était partie monter à cheval. Le portrait, situé dans la ferme familiale à Caledon, capture les riches couleurs automnales de l’Ontario à travers la fenêtre, un hommage à la beauté naturelle de la province que M. Peterson tenait à représenter.

Pour représenter la vie personnelle et politique d’un sujet, Linda commence par plusieurs entretiens afin de comprendre sa personnalité. Elle explique : « Je dois transposer ces renseignements sur la toile ». L’élément du symbolisme, essentiel à son travail, remonte à ses débuts comme illustratrice. « J’avais l’habitude d’intégrer mes amis dans mes illustrations, et ils en étaient agréablement surpris », raconte-t-elle en riant.

Le portrait de Bob Rae (1990-1995), peint par Phil Richards, présente des photographies de famille encadrées sur le bureau, à côté d’un ordinateur portable, inclus pour indiquer qu’il a été le premier premier ministre à informatiser son bureau. Les rayons de soleil subtils qui éclairent M. Rae rendent hommage à la carrière de son père sur la scène du vaudeville avec sa sœur et son frère dans un numéro intitulé « The Three Little Raes of Sunshine ». À l’arrière, une lampe dont la base est en forme de bâton de baseball touche la balle placée à sa droite. Au loin, un paysage représentant le chalet de M. Rae en automne est suspendu. Phil a révélé que le cadre doré entourant l’œuvre provenait à l’origine du portrait lui-même, avant d’être reproduit dans la réalité. Les lys orange font référence aux couleurs du parti du premier premier ministre néo-démocrate de la province, et la sculpture de huard à droite a été demandée par l’épouse de M. Rae, Arlene Rae. Fait remarquable, le meuble représenté n’a jamais existé en réalité; il a été imaginé par Phil comme une antiquité anglaise symbolisant le passage de M. Rae à Oxford. Par la fenêtre, on aperçoit à la fois la tour CN et le campus de l’Université de Toronto; toutefois, ces deux éléments ne sont pas visibles simultanément depuis Queen’s Park et ont été inclus pour représenter son passage à l’université. Un fait intéressant souvent mentionné lors des visites guidées est que les chaussures que porte M. Rae dans le portrait appartiennent à l’artiste. Bien que cela soit techniquement exact, Phil a précisé l’histoire complète : ces chaussures appartenaient à son père, qui les avait achetées à Londres, en Angleterre, au début des années 1940, alors qu’il y était stationné pendant la guerre. Elles ont été intégrées au portrait parce que les chaussures de M. Rae étaient trop usées; Phil a donc proposé de peindre celles de son père. Il est difficile d’imaginer que le père de Phil ait pu envisager qu’un jour ses chaussures figureraient dans le portrait d’un premier ministre.

L’ensemble des objets personnels et politiques représentés « témoigne non seulement de son passage comme premier ministre, mais aussi de toute sa vie », a expliqué Phil. Le processus de création d’un portrait riche en symbolisme repose sur la collaboration : « Je dis toujours à la personne que je peins que nous pouvons ensemble créer une œuvre meilleure que celle que je pourrais réaliser seul. » L’inclusion d’objets personnels importants permet une compréhension plus profonde du sujet, comme Phil le souhaitait. Il a indiqué avoir reçu « des réactions immédiates quant à l’humanisation du sujet dans ce portrait ». Ce portrait, selon Phil, « a été une œuvre déterminante pour moi et pour l’art du portrait. Je crois qu’il a marqué un changement dans la façon d’aborder la portraiture. L’une des raisons pour lesquelles j’ai travaillé si fort à modifier l’apparence des portraits est que je souhaitais redonner vie à cet art, qui avait connu des difficultés importantes au milieu du XXe siècle. »

Le portrait d’Ernie Eves (2002-2003) présente, en arrière-plan, le fauteuil du président, ainsi qu’une pile de livres représentant ses réalisations politiques, notamment les budgets qu’il a présentés. Dans le portrait de Dalton McGuinty (2003-2013), on aperçoit l’édifice législatif par la fenêtre, ainsi que des coupures de presse quotidiennes sur son bureau.

Le portrait le plus récent d’un premier ministre est celui de Kathleen Wynne (2013-2018), peint par Linda Dobbs, et il est riche en symbolisme personnel. « Je lui ai parlé des objets qui comptaient pour elle », explique Linda, qui a inclus des photographies encadrées mettant en valeur les trois enfants de Mme Wynne, ses petits-enfants et sa conjointe, Jane Rounthwaite. Sur le bureau se trouve une plume d’aigle, offerte par un groupe de femmes autochtones, ainsi qu’un canot, représentant son engagement à entretenir des relations positives avec les communautés autochtones. On y voit également une pile de livres, dont un ouvrage sur la parentalité lesbienne auquel Mme Wynne et Mme Rounthwaite ont contribué, ainsi qu’un livre sur l’histoire de Richmond Hill, sa ville natale. Un vase de tulipes rend hommage aux années qu’elle a passées aux Pays-Bas, où deux de ses enfants sont nés, tandis qu’un foulard posé sur une chaise évoque son affection pour ces accessoires. De plus, en tant que première femme à occuper le poste de première ministre, Linda indique qu’elle « estimait important qu’elle soit représentée de manière féminine ». Mme Wynne est représentée « portant des talons et un élégant tailleur rose ». Une chaussure de course, placée sous son bureau, est une manière pour Linda de représenter les grandes capacités athlétiques de son sujet. En effet, l’ancienne première ministre est bien connue du personnel de l’Assemblée pour avoir couru des tours de Queen’s Park.

David Bogart, agent des communications à la Direction du protocole parlementaire et des relations publiques, indique que les visiteurs sont souvent attirés par les portraits comportant des objets personnels visibles. Il décrit cet intérêt comme un « mélange de curiosité et de réflexion », soulignant que de nombreuses personnes établissent des liens personnels avec les objets et passent beaucoup de temps à admirer les portraits. Ce phénomène reflète l’idée de Phil selon laquelle la portraiture des figures politiques permet de les humaniser aux yeux des visiteurs, qui n’avaient peut-être pas réfléchi à leur vie en dehors de leurs fonctions. Comme il l’explique, la portraiture permet

« aux gens de voir que la personne qui a été première ministre et qui a assumé ce rôle en s’efforçant de faire de son mieux est aussi un être humain. Avant et après ses fonctions de direction, elle a une vie, une famille, des intérêts et des difficultés au fil de son parcours. Cela humanise ces dirigeants dont nous avons dépendu et que nous avons souvent critiqués ou louangés pour leurs actions. Mais, en fin de compte, une fois qu’ils quittent ce rôle, ils redeviennent des êtres humains. »

En intégrant des objets personnels, l’essence du sujet occupe pleinement la toile. Comme l’explique Linda, la transmission subtile d’une émotion constitue sa motivation :

« Il est très gratifiant lorsque le sujet apprécie votre vision de lui, et la profondeur est importante pour moi. Il ne s’agit pas seulement d’une ressemblance; il y a autre chose, une dimension plus intérieure qu’il faut révéler, et je trouve essentiel de connaître et de ressentir qui est cette personne pour pouvoir réaliser le portrait. »

Les artistes de ces portraits entretiennent eux-mêmes un lien profond avec la création de ces œuvres historiques. « Contribuer à l’histoire et en faire partie est un grand honneur, et je ne prends pas cela à la légère », affirme Linda.

Les portraits des premiers ministres qui ornent les corridors de Queen’s Park sont bien plus que de la peinture sur une toile; ils font partie d’un héritage vivant de l’histoire politique et culturelle de l’Ontario.

Notes

1  Fern Bayer, « Faces of History : The Portrait Collection », dans The Ontario Collection. (Toronto, Ontario : Fitzhenry et Whiteside, 1984), 159.

2  Fern Bayer, « Faces of History : The Portrait Collection », dans The Ontario Collection. (Toronto, Ontario : Fitzhenry et Whiteside, 1984), 240.

3  David Warner, « Interview with Linda Kooluris Dobbs », dans The Artists Who Created the Art at Queen’s Park, éd. David Warner. (Toronto, Ontario : The InFormer, 2018), 55.

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