Conciliation travail-famille dans l’Assemblée nationale du Québec
La conciliation travail-famille constitue un défi majeur pour les parlementaires. Les exigences liées aux horaires prolongés, à la charge de travail soutenue et aux déplacements fréquents posent en effet des défis concrets pour les élues et élus souhaitant concilier responsabilités politiques et vie familiale. Ces questions ont été au cœur d’une table ronde animée par Xavier Mercier Méthé, chef d’équipe au Service de la recherche de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec. À cette occasion, trois parlementaires de l’Assemblée nationale, Madwa-Nika Cadet, Pascal Paradis et Marilyne Picard, ont partagé leur expérience ainsi que les stratégies qu’ils ont mises en place pour conjuguer engagement public et parentalité. Leurs témoignages permettent de réfléchir aux enjeux de la conciliation travail-famille, ainsi qu’aux mesures institutionnelles susceptibles de faciliter l’exercice des fonctions parlementaires.
Participants : Madwa Nika Cadet, MNA, Pascal Paradis, MNA and Marilyne Picard, MNA
Modérateur : Xavier Mercier Méthé
Madwa Nika Cadet est députée de Bourassa-Sauvé. Pascal Paradis est député de Jean-Talon. et Marilyne Picard est députée de Soulanges. Xavier Mercier Méthé est chef d’équipe au Service de la recherche de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.



Xavier Mercier Méthé : Avant de vous lancer en politique, aviez-vous déjà des enfants ou un projet familial? Lorsqu’est venue la décision de vous présenter, votre situation familiale a-t-elle beaucoup influencé votre décision?
Madwa-Nika Cadet: La question de la conciliation travail-famille, quand je me suis présentée, était absolument importante pour moi. Mon fils est né en 2022, en année électorale. Les élections ont eu lieu le 3 octobre, donc j’avais à ce moment-là un bébé de quelques mois. La question de la conciliation s’est donc présentée immédiatement dans la réflexion. Ce qui m’a permis de franchir le pas malgré tout, sans me dire : « C’est impossible, je ne serais jamais en mesure de concilier ces deux nouvelles réalités, de devenir maman la même année que je deviens députée », c’est le soutien de mon entourage immédiat, tant à la maison, que dans ma famille élargie, qui me permettrait de grandir dans ces deux rôles. Surtout avec de jeunes enfants, il faut être en mesure de les accompagner à chacune des étapes de leur vie. Plus ils sont jeunes, plus ces étapes évoluent rapidement. J’ai soupesé la question avec mes proches et ceux-ci ont levé la main pour me dire « On va réaliser ce travail-là en équipe ». Ce soutien a été le premier socle qui m’a permis de faire le saut en politique tout en considérant le fait que j’avais un enfant en très bas âge.
Pascal Paradis : J’avais déjà deux enfants quand je me suis lancé en politique. Dans mon cas, je venais tout juste de me séparer après 20 ans avec la mère de mes enfants. Mon arrivée en politique s’est faite rapidement, c’était une élection partielle, et j’étais dans un tourbillon personnel. Malgré la séparation, on a maintenu de très bonnes relations la mère de mes enfants et moi. Quand le train de la politique est passé, je l’ai donc contactée tout de suite pour lui dire « il faut qu’on se parle parce que j’ai quelque chose sur la table, ça me tente, mais c’est une décision familiale ». On a fait des conseils de famille, elle et moi avec les deux enfants. On a expliqué les avantages, les inconvénients. On a expliqué que cette aventure-là existerait seulement si elle était décidée ensemble. Si ce n’était pas le cas, je n’y allais pas. Évidemment, on l’a fait en termes simplifiés, mais on a fait confiance aux enfants. Ils ont pris la décision avec moi. Encore aujourd’hui, je fais régulièrement un bilan avec eux : je leur demande si j’ai un bon bulletin de papa. C’est vraiment une aventure familiale, c’est très important que ça le soit.
Marilyne Picard : On était une grande famille recomposée. On avait cinq enfants avant que je me lance en politique. Ça faisait à peu près six ans que j’étais à la maison, comme mère au foyer, pour m’occuper des enfants. J’avais donc réfléchi à cette question-là avant de soumettre ma candidature à mon parti.
Comme mes deux collègues, ça a été des discussions de famille. Pour nous, c’était vraiment clair que, si j’étais élue, le papa serait à la maison pour une durée indéterminée. Comme j’ai une petite fille qui est très malade et lourdement handicapée, il fallait que papa le veuille! On fait aussi une belle équipe à la maison avec les frères et sœurs, qui aidaient beaucoup papa. Donc, mon entrée en politique était mûrement réfléchie. Je ne savais pas entièrement dans quoi je m’embarquais, mais j’ai sauté.
XMM : Est-ce que vous sentez que vous avez un rôle à jouer, à l’Assemblée nationale, pour aborder les enjeux que la population québécoise peut vivre en matière de conciliation travail-vie personnelle? Est-ce que votre expérience personnelle se traduit dans votre parcours d’élu?
MP : C’est certain que ce qui se passe à la maison, on l’amène au Parlement. Cette année, j’ai créé un programme pour les parents endeuillés. D’avoir vécu la perte de deux enfants, ça m’a permis de pousser ce dossier-là au Parlement. J’ai aussi porté le dossier de l’aide à domicile, comme je vis cette situation avec ma fille.
MNC : De mon côté, avoir des tout-petits – je viens de donner naissance à ma fille qui a 6 mois maintenant – et le fait de vivre les défis de la conciliation travail-famille, c’est une réalité qui est au cœur de mes différentes prises de position.
Je pense que la population a envie de voir ces vécus chez les parlementaires et le fait de les nommer peut encourager d’autres personnes à se dire que c’est possible de s’engager en politique. Cela évite aussi le décalage avec la réalité de nombreuses familles québécoises. Ce sentiment d’avoir des élus qui partagent des réalités et qui comprennent ce que c’est d’avoir des tout-petits, c’est important. Je trouve que ça me permet d’aborder les enjeux autrement. Avant, les enjeux liés à la famille ou à l’éducation étaient, pour moi, plutôt théoriques ou basés sur des expériences passées. Maintenant, quand je compose avec ces défis au quotidien, ces émotions, ce n’est pas un souvenir lointain, c’est une réalité bien présente.
Je pense aussi à mon travail sur la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux chez les jeunes. J’ai mené ce mandat enceinte, en réfléchissant à ce que ça signifierait pour mon petit, déjà là, et pour ma petite à venir. Ça me permettait d’intervenir de façon crédible, avec des exemples très concrets du quotidien. De me dire : « Cette recommandation-là, elle est peut-être magnifique sur papier, mais dans la vraie vie, ça ne concorde pas avec la réalité familiale d’aujourd’hui. » Je trouve que les défis de la conciliation font partie intégrante de mon discours politique et de mon action politique.
XMM : Certains d’entre vous ont exercé des responsabilités parlementaires liées à la famille. Est-ce que votre réalité parentale vous amène davantage à occuper des mandats en lien la jeunesse ou la famille?
MNC : On lève souvent la main pour des mandats qui nous interpellent. Donc c’est pour ça que je me suis proposée pour être membre de la Commission spéciale, en pensant à la façon dont ma réalité familiale pouvait influencer mon travail. Ce n’est pas tout à fait un hasard, mais les contraintes parlementaires entrent aussi en jeu.
PP: Même si notre vie est souvent hors de l’ordinaire – par son intensité, ses obligations, la pression et le temps qu’on doit y mettre –, nous restons des citoyens comme les autres. Je dois composer avec ma vie de père monoparental une semaine sur deux. Il faut que je fasse la bouffe, le ménage, le lavage et que j’entretienne ma maison.
Par ailleurs, je trouve ça très intéressant de discuter de mon travail avec mes enfants. Récemment, j’ai fait des sorties sur la majorité numérique, c’est-à-dire l’idée que les entreprises vérifient l’âge des enfants pour qu’ils n’aient pas accès aux plateformes avant 14 ans. Alors, vous imaginez, j’ai fait l’expérience des jeux vidéo et des réseaux sociaux avec mes enfants. Ça me permet de discuter avec eux de leur vécu, de ce qui les touche. Ça aidait à mesurer mes positions avec leur réalité. J’ai lu le rapport de la Commission spéciale sur les écrans et j’ai pu en discuter avec mes enfants.
Il y a aussi d’autres enjeux de confidentialité et de vie privée qui émergent quand on est sur ce type de mandat. Ça m’est arrivé dans une entrevue, le journaliste voulait savoir ce que font mes enfants sur les médias sociaux. J’ai répondu : « Non, je n’irai pas là. J’en ai discuté avec eux et avec leur mère, et ils ne veulent pas que j’évoque publiquement leur situation particulière, sauf pour dire que moi aussi je vis ça avec mes enfants. »
XMM : La vie de parlementaire est hors de l’ordinaire, notamment en raison des contraintes horaires, des déplacements. Comment conjuguez-vous ces contraintes avec votre quotidien familial? Est-ce que vous avez des stratégies?
MP : On a établi, mon mari et moi, que, quand j’avais des sorties – par exemple aux soupers d’Âge d’Or ou à d’autres événements de ce genre – il allait souvent m’accompagner le soir et les fins de semaine, parce que sinon, on ne se verrait pas! Lui, ça ne le dérange pas de m’accompagner. Au moins, on passe du temps ensemble. C’est sûr que je vois moins les enfants, mais j’essaie de prendre plus souvent des vacances où on a vraiment du temps de qualité ensemble. C’est de cette façon-là qu’on jongle avec l’horaire qui est très chargé.
MNC : Ça demande énormément d’organisation et de discipline, parce qu’avec nos horaires, on pourrait travailler sept jours sur sept. Parfois, il faut se réserver un peu de temps, trouver un équilibre. Avoir une vie de famille, c’est aussi une responsabilité, et on doit continuer de la remplir. Même si l’entourage est là pour nous soutenir, il demeure que la responsabilité repose sur nos épaules.
J’aime souvent dire que chez nous, on a des rencontres familiales chaque semaine avec un ordre du jour. On y établit la logistique de la semaine, comment on va être en mesure de se voir. Avec mon mari, on se réserve des plages horaires à l’agenda, des moments à nous. Parce que sinon, on ne se verrait pas. Même chose pour les événements importants. Mon garçon commence à grandir et il a son propre horaire. Il faut être en mesure d’être présent : pour le cours de karaté, le cours de soccer, etc., il faut intégrer tout ça dans notre horaire.
Ce n’est pas évident. Il y a bien sûr notre travail parlementaire, qui est plus connu, mais les fins de semaine, quand on revient dans nos circonscriptions, il y a les soupers spaghettis, les clubs de l’Âge d’Or, etc. On a donc des soirées qui sont occupées. Parfois, il faut aussi savoir dire non. Ce n’est jamais parfait, il faut vivre avec l’imperfection.,
Cette année, j’ai donné naissance à une petite fille, et ça a ajouté un certain niveau de complexité. Elle m’a accompagnée pendant toute la période de travaux d’automne. Nous avons fait la route toutes les deux, Montréal-Québec en voiture. On a dû apporter des changements à ma routine de déplacements vers Québec pour que ça fonctionne. La halte-garderie de l’Assemblée1, on ne le dira jamais assez, c’est essentiel. Je suis une grande ambassadrice, parce que c’est ce qui m’a permis de poursuivre mon travail. Je n’ai manqué aucune journée de la session parlementaire cet automne parce que la halte-garderie était là pour s’occuper de ma fille. Plusieurs fois par jour, j’allais la voir pour ses boires. On a réussi à jongler avec tout ça grâce à la flexibilité des autres parlementaires, qui ont tenu compte de ma situation, et grâce à la halte-garderie qui a permis que mon enfant ne devienne pas un poids pour le personnel ou une source d’absences.

MP : Madame Cadet me fait penser au répit. Avec notre petite fille qui est malade, on a accès à du répit pour elle. Alors, les fins de semaine, elle va parfois en répit. Ce sont des services qui sont très aidants pour nous, tout comme la halte-garderie. J’essaie d’y aller au moins une semaine par session pour ma fille. Je dis « j’essaie », parce que, dès qu’il y a de la neige, je ne veux pas aller à Québec en fauteuil roulant dans les côtes de la colline Parlementaire. Mais ça donne une pause à mon mari quand je l’amène à Québec toute la semaine.
PP : La halte-garderie en milieu de travail, c’est extraordinaire. Je vous dirais qu’on n’a pas d’équivalent quand les enfants sont plus vieux. J’ai la chance d’avoir des enfants très autonomes, mais notre vie est absolument folle! Alors, ça entraîne une complexité pour la conciliation travail-famille. Je travaillais beaucoup avant. Quand j’ai considéré la politique, je savais que ça allait demander beaucoup de sacrifices, mais je me disais : « Je travaille déjà tellement aujourd’hui, je ne vois pas comment je peux travailler plus. » Mais oui, je travaille plus! Malgré toute la bonne volonté des gens qui nous entourent, c’est difficile de capter cette réalité-là, à quel point c’est difficile de tout concilier.
C’est faisable, mais c’est dur, ça prend beaucoup de discipline. Parce que la politique n’attend pas, parce que la nouvelle n’attend pas, parce que le débat au salon Rouge n’attend pas. Il n’y a rien qui attend en politique, c’est un défi.
Pour relever ce défi de la conciliation travail-famille, et c’est paradoxal, parce qu’il s’agit de ma vie privée, mais mon équipe doit être au courant de mes périodes de garde et des activités de mes enfants. Les deux jouent au basket et, pour moi, c’est très précieux d’être présent à leurs parties. Il faut que je sois présent, parce que c’est là que mon cœur est aussi. Mais il faut l’intégrer dans son agenda. Sinon, c’est à risque d’être écarté, parce qu’il y a tellement d’urgences et de priorités politiques qui arrivent. Il ne faut pas avoir peur de dire à ses collègues : « Tu te souviens que je suis un père monoparental, puis que j’ai mes enfants? » Ils sont autonomes, mais tu veux profiter de ces moments-là. Plus ils grandissent, plus les besoins changent. Actuellement ce sont des activités sportives, des activités sociales, etc.
Je veux prendre ici le temps de reconnaître, de remercier les collègues, particulièrement les femmes qui ont forcé, de manière transpartisane, l’Assemblée nationale à revoir les horaires, notamment ceux des travaux en commission parlementaire. Je ne peux même pas m’imaginer ce que serait ma vie aujourd’hui si on avait des séances intensives comme celles de l’époque, qui ne terminaient pas avant minuit les soirs de la semaine. Merci aux pionnières. Puis merci aux hommes qui sont embarqués avec elles à l’époque pour dire : « Il faut qu’on revoie ça pour rendre notre vie davantage possible en étant père, mère, frères, sœurs, enfants. Il faut trouver un équilibre entre nos responsabilités vis-à-vis nos familles et nos obligations vis-à-vis le public et nos collègues. »
MP : Je pense qu’une des premières choses qu’on apprend, quand on arrive dans cette fonction, c’est le conseil de ceux qui étaient député avant, qui nous disent : « Faites attention à votre famille, parce que vos proches vont rester, et la politique ne va pas rester. » Je pense que notre génération comprend que c’est un enjeu. Il faut toujours avoir ça en tête : qu’avec nos enfants, le temps qui passe, il ne va jamais revenir. Il faut en profiter à 100 %.
MNC: D’abord, il faut saluer le travail qui a été fait pour rendre nos horaires parlementaires un peu plus gérables. Par le passé, siéger très tard ou même de nuit était beaucoup plus fréquent qu’aujourd’hui. C’était un frein à la conciliation travail-famille et ça décourageait bien des femmes de se lancer en politique.
Même si des progrès ont été faits, le rythme demeure effréné. C’est facile de négliger nos proches, parce qu’on a toujours un sentiment d’urgence, l’impression que tout ce qui nous est présenté en politique est nécessaire, qu’on peut toujours en faire plus. Quand on n’est pas en train de donner notre 150 %, on se dit : « Oh mon Dieu, je n’en fais pas assez! »
Il faut de la discipline. Il faut inscrire certains moments dans l’agenda et se dire : « C’est correct, aujourd’hui on monte le sapin de Noël, c’est important. » On ne peut pas toujours tout remettre à plus tard pour les activités familiales. Il faut faire des rappels à notre équipe, à ceux qui nous entourent, et nommer notre réalité. Ça demeure essentiel, parce que quand on a des collègues qui ont vécu des réalités similaires, ils comprennent. C’est différent pour les gens qui n’ont jamais eu à composer avec les défis de la conciliation travail-famille parce qu’ils sont entrés en politique plus tard ou qu’ils n’ont pas eu d’enfant. Les gens se disent : « Ah ben là t’es disponible! T’as un trou ici dans l’agenda. » Comme disait Pascal, il faut l’inscrire et bloquer des plages horaires. Il faut continuer de nommer cette réalité pour la normaliser.
Parce que quand on la nomme, ça invite d’autres à le faire aussi. Ça normalise le fait que certaines choses peuvent attendre et être imparfaites. Parfois ça nous rend un peu inconfortables, mais si on veut réussir le défi de la conciliation, on n’a pas le choix.
XMM: Quel serait votre conseil pour un futur député qui se lance dans l’aventure de la conciliation travail-famille?
PP: Je pense que c’est jouable. J’incite les gens qui ont cette vie de famille à le faire, parce que nous sommes des personnes qui pouvons avoir une perspective particulière sur l’action publique. C’est important qu’il y ait des parents à l’Assemblée nationale qui vivent ces réalités-là. C’est un défi, il faut aussi le dire. Ça prend de la discipline et de l’engagement, mais on peut y arriver. Je pense que tous les députés qui sont parents vont en convenir : ça prend un travail d’équipe avec nos proches. Plus les choses auront été mises au clair avant, plus les inconvénients et les bonheurs vont être vécus ensemble.
Parce que dans l’activité politique, il y en a des bonheurs. Il y a tellement de beaux moments. On rencontre des gens fantastiques. On apprend tellement de choses dans ce métier-là sur tout ce qui bouge dans notre société. Je trouve ça formidable pour mes enfants d’avoir la chance de toucher à ça comme peu de personnes peuvent le faire, comme des députés. Mais il y a des inconvénients et plus on fait équipe, mieux ça marche. Mes enfants sentent qu’ils font partie de l’équipe, je pense qu’ils l’apprécient.
Il ne faut pas oublier aussi qu’il y a beaucoup de difficultés, on ne peut pas tracer un portrait jovialiste de la situation. Mais c’est important de mentionner tout ce qu’il y a de beau là-dedans parce que, souvent, on a moins tendance à le faire.
MP : J’aurais juste le goût de dire que tout est possible. Il faut juste bien s’organiser et avoir du bon monde autour de nous. Je pense que c’est vraiment la clé. Comme Pascal le disait, c’est fou comment qu’il y a du beau dans la politique. C’est la difficulté, parce que quand c’est difficile, ce l’est vraiment. Mais quand c’est beau, là c’est vraiment très le fun. On est tout le temps dans des montagnes russes. Je pense que les enfants sont avec nous là-dedans, dans nos bas et nos hauts. Mais c’est hautement gratifiant. Si je le fais, si ma famille est capable, tout le monde est capable. Il faut juste être bien organisé.
MNC : Dans la même veine que mes collègues, je pense que c’est important d’être honnête avec d’éventuels parlementaires, de leur donner l’heure juste sur le fait que ça vient avec des difficultés, peu importe les ressources que nous octroie l’Assemblée. Je l’ai dit, je suis une grande ambassadrice de la halte-garderie. Je trouve qu’on a besoin de ces outils institutionnels pour franchir ce pas et encourager de jeunes femmes ou de jeunes hommes à se présenter, mais aussi à rester. Les encourager dès le départ, c’est une chose, mais il nous faut des ressources pour que les gens aient envie de continuer cette aventure, parce que ça peut être éreintant.
Je dirais à cette personne-là, si elle a le niveau d’engagement nécessaire pour franchir ce pas et décider de servir sa communauté, ça va être une belle aventure et que c’est un privilège d’être élu et de vivre tous les moments exaltants de la politique. En bout de ligne, chaque personne prend la décision qui reflète sa propre réalité. Tous les choix sont valides. Certaines personnes se disent : « Non, à ce moment-ci, ça ne fonctionne pas, peut-être à un autre moment. » Et d’autres se disent : « Je ne veux pas que ce soit un frein, je ne veux pas que ce soit la peur qui m’empêche d’y aller, parce qu’on est capable de s’organiser et de mettre tout à notre disposition pour que ça puisse fonctionner. » C’est à cette personne de ne pas se laisser ronger par la peur. De faire un choix éclairé.
XMM : En 2019, il y a eu un sondage auprès des parlementaires et du personnel politique, et plusieurs mesures de conciliation travail-famille ont été identifiées. Certaines ont été mises en œuvre : on peut penser à la procédure d’accueil simplifiée, aux repas pour emporter, à la salle d’allaitement située à proximité du Salon bleu, à la salle familiale, ou encore à la halte-garderie.

Est-ce que vous connaissez bien ces mesures en tant que parlementaires? Lesquelles considérez-vous comme les plus utiles?
MP: Je vais vous raconter une petite anecdote rapide, concernant la première journée où je suis venue avec ma fille à la halte-garderie du Parlement. J’ai son fauteuil roulant, son matériel de gavage, ses médicaments, tout un gros sac à l’arrière du fauteuil. Et là, je passe à la sécurité, parce que je n’ai pas le choix : j’ai ma carte d’accès, mais pas elle.
Et là, le gardien de sécurité me demande de défaire le sac, de tout enlever parce qu’il y avait du métal là-dedans. C’était l’enfer. Mais j’ai tellement senti l’écoute de l’Assemblée, parce qu’on a réussi à faire une carte pour ma fille. Elle a sa petite carte pour entrer au Parlement, comme si c’était une employée. C’est vraiment aidant pour nous, parce que maintenant, quand je viens avec elle au Parlement, je passe la sécurité super rapidement. Ça a été vraiment une mesure qui m’a beaucoup aidée. Et bien sûr, la halte-garderie, comme on l’a mentionné.
MNC: Ce qui est vraiment extraordinaire, c’est que la halte-garderie s’adapte à notre horaire de parlementaire. Quand on a un bâillon, et qu’il faut être à l’Assemblée à 7 h, on les appelle, on explique la situation. Ils ouvrent à 6 h 45 pour permettre à ma fille d’arriver un peu plus tôt. Quand on a siégé tard, jusqu’à 22 h 30 certains soirs, il y a une éducatrice qui est là, avec le sourire, pour prendre soin de notre enfant. Je trouve cette écoute, cette flexibilité, importante. Au début, on ne veut jamais déranger avec notre situation. Mais on peut compter sur cette ressource. Le fait que ce sont des professionnels et qu’ils aient cette écoute, qu’ils soient capables de s’adapter et de dire : « voici comment on va s’assurer que tout fonctionne. Je vais t’écrire, t’envoyer des photos. S’il y a quelque chose qui change, on est capable d’être flexible », c’est extraordinaire parce qu’on se sent vraiment écouté et on n’a pas l’impression d’être un fardeau avec notre situation. Ça fait une énorme différence.
Aussi, de mon côté, j’ai aussi utilisé la salle d’allaitement. On est choyés d’avoir ce type d’espace là proche du salon Bleu. Quand on a un environnement de travail qui tient compte de nos réalités comme jeunes parents, on réalise à quel point notre rôle de parent peut être intégré de façon intrinsèque à l’Assemblée.
XMM: Monsieur Paradis, vos enfants sont plus âgés, est-ce qu’ils vous accompagnent souvent sur votre milieu de travail parlementaire? Est-ce qu’il y a des mesures facilitantes?
PP : À l’Assemblée nationale, ils m’accompagnent rarement. Les travaux parlementaires se déroulent généralement pendant la période scolaire. Je vous dirais qu’à leur âge, ce n’est pas facile de les attirer dans les activités de circonscription, même quand ils pourraient y trouver leur compte.
Pour des enfants de leur âge, il n’y a pas vraiment de mesure d’accompagnement ou de mesure facilitante. Ce qui pourrait aider, c’est de faciliter l’accès à des services d’accompagnement ou d’aide à la maison. Je suis conscient aussi des coûts de tels services, donc je ne suis pas en train de proposer qu’il doive y avoir des appuis financiers. Mais en réalité, si tu veux avoir le temps de faire ton travail, qui est très demandant, si tu veux donner aux citoyens ce dont ils ont besoin, et faire le travail parlementaire, c’est difficile de tout concilier. Si tu veux être présent un peu avec tes enfants, c’est le reste qui prend le bord et c’est difficile de gérer le foyer. Pour ça, il n’y a pas d’autre façon que de faire appel à des tiers quand on constate qu’on n’est plus capable de tout faire soi-même.
Dans mon cas, par principe, j’aime faire la bouffe pour mes enfants. Je pourrais faire appel à des services de cuisine ou de livraison, mais pour moi c’est une partie importante de mon rôle de père. Alors, comment concilier ça ? Je fais ça la nuit, je cuisine tard le soir. Mais c’est important pour moi.
Donc, c’est difficile. Moi-même, je ne sais pas comment l’Assemblée nationale pourrait m’aider plus. C’est une affaire qui se gère chacun dans son foyer.
MP : Ce qui a changé notre vie, c’est d’avoir une femme qui vient nous aider pour faire le ménage à la maison. Parce que ça, sincèrement, c’est quelque chose qui était de trop dans ma vie. Mais pour les ados, je pense que ça serait intéressant de créer une journée où nos ados viennent au Parlement. Qu’ils expérimentent ce qu’on fait tous les jours. Un peu comme le Parlement étudiant, mais pour que les enfants des parlementaires comprennent mieux notre travail.
Quand j’écris à mon fils le soir, je lui texte : « Je ne peux pas te parler, je suis en commission parlementaire. » Mais est-ce qu’il sait vraiment ce que c’est? Et là, il me répond : « Peux-tu me virer de l’argent? » Ben oui, mais je suis au salon Rouge, attends un peu! Pour eux, ça reste abstrait.
XMM: Est-ce que vous croyez que les mesures mises en place par l’Assemblée nationale pourraient inspirer d’autres parlements ou d’autres institutions publiques ?
MNC: 100 %. Honnêtement, je ne sais pas dans quels autres parlements canadiens il y a une halte-garderie, une salle familiale ou une salle d’allaitement. Mais on s’entend, on voit de plus en plus de jeunes parents qui décident de devenir élus. Et parfois, les deux parents sont des élus. On le voit dans notre Parlement et au Parlement fédéral. Et je vois comment nos services peuvent devenir des exemples de ce qui pourrait être fait ailleurs au pays.
MP : On le constate lors de missions interparlementaires, on est chanceux d’avoir tout ça au Québec. À chaque fois, on le dit aux autres parlementaires qu’on croise.
XMM : À l’inverse, lorsque vous échangez avec des interlocuteurs dans le cadre de missions interparlementaires, avez-vous connaissance d’autres initiatives qui pourraient constituer une source d’inspiration ?
MNC: Je vous dirais d’avoir des périodes de congés normées, comme on voit au fédéral et dans certaines autres législatures ailleurs dans le monde. Par exemple, lorsque nous avons décidé d’avoir un deuxième enfant, la question s’est posée. On a construit notre projet familial autour de l’horaire parlementaire pour profiter de la période estivale et me permettre de ne pas trop manquer de journées de la session. Mais ce n’est pas réaliste pour tout le monde.
Avoir une période définie sur laquelle on pourrait s’appuyer, ça nous mettrait toutes et tous dans la même situation. Je pense que ça enlèverait une partie de l’arbitraire qui repose sur nos épaules et qui peut être stressant. On veut donner notre 110 %, et on n’a pas envie que notre projet familial soit perçu comme une contrainte. Pour équilibrer le tout, plutôt que de se parler entre nous quand on vit des grossesses et que tout repose sur nos épaules, je pense qu’il serait intéressant d’avoir une norme.
Il faudrait se lancer dans la réflexion pour établir combien de temps un congé pourrait durer, quelles seraient nos responsabilités : est-ce possible de seulement retirer celles qui relèvent du niveau parlementaire et de continuer à jouer notre rôle en circonscription? Je pense que de définir ces éléments serait l’étape supplémentaire qui ferait vraiment du Québec un modèle pour l’ensemble des législatures2.
MP : J’appuie Madwa, ce serait tellement une bonne idée, surtout pour les naissances des enfants. Je pense aussi aux personnes proches aidantes ou aux personnes qui veulent s’absenter pour un deuil. C’est sûr qu’actuellement, ça repose entre les mains de notre parti. Comme Madwa l’a dit, on sent quand même une pression de revenir au Parlement, parce que ça fait partie de notre fonction.
Pour les naissances surtout, je pense que ça retirerait un poids sur les jeunes parents, mais aussi sur le parti. En même temps, on est très conscients qu’on n’a pas de congé parental en tant que tel. On reste impliqués dans notre circonscription, on continue à faire du télétravail, même quand une naissance ou un autre événement arrive. Ce n’est pas qu’on arrêterait de travailler, mais ce serait moins gênant de devoir s’absenter.
Notes
1 Ouverte à l’automne 2023, la halte-garderie a pour but de faciliter la conciliation travail-famille en offrant une solution de garde occasionnelle adaptée à la réalité spécifique de l’Assemblée nationale. Le service est notamment offert aux parlementaires, au personnel politique ainsi qu’au personnel administratif de l’Assemblée nationale.
2 Au Québec, en 2022, l’article 35 du Code d’éthique et de déontologie des membres de l’Assemblée nationale a été modifié pour préciser que les absences liées à une grossesse, à la naissance ou à l’adoption d’un enfant, à un congé maternité, à un congé de paternité, à un congé parental ou à une situation de proche aidance ne constituent pas un manquement à l’obligation d’assiduité prévue à cet article. La durée de l’absence n’étant pas définie, cela relève donc du cas par cas.