Les premières ministres, ou comment faire de l’exceptionnel quelque chose d’absolument banal – Kate Graham en entrevue

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Les premières ministres, ou comment faire de l’exceptionnel quelque chose d’absolument banal – Kate Graham en entrevue

Dans son histoire, le Canada ne compte que 16 premières ministres. Jusqu’à présent, aucune n’a survécu à une élection générale. Pourquoi? Et pourquoi, au moment de la publication du présent article, n’y a-t-il que deux premières ministres en fonction? Voilà quelques sujets que Kate Graham a abordés dans ses travaux de recherche, dont sont issus deux saisons de balado et deux essais et qui ont suscité de nombreuses discussions sur les tribunes où elle a présenté ses travaux. Dans le cadre d’une entrevue en tête à tête, la stagiaire en rédaction Annie Dowd de la Revue parlementaire canadienne demande à cette autrice et professeure ce que la population canadienne peut faire pour renverser cette tendance et faire en sorte que les gouvernements reflètent davantage les populations qui les élisent.

Annie Dowd

RPC : Pourriez-vous nous dire comment vous avez conçu le projet « No Second Chances » [« Pas de deuxième chance »], et de quelle manière votre propre expérience en politique a nourri ce projet, vous qui avez été candidate aux élections provinciales de 2018 et à la course à la direction du Parti libéral de l’Ontario en 2020?

KG : Pour moi, l’idée a germé en faisant du porte-à-porte dans London-Centre-Nord pendant la campagne électorale de 2018. C’était la première fois que je me présentais aux élections. C’était aussi la première fois que je passais la journée à cogner aux portes pour parler de politique.

Ce fut une expérience formidable à bien des égards, et j’avais l’impression que cette campagne électorale était un test pour la personne qu’était Kathleen [Wynne]. Devrait-elle rester première ministre pour un autre mandat? Qu’en pensait la population? Je me présentais aux élections pour un parti dirigé par Kathleen Wynne, notre première femme premier ministre, ouvertement gay. Les gens me disaient souvent : « Vous me semblez être une excellente candidate, mais je ne peux pas appuyer votre cheffe. » Je disais alors : « D’accord, mais pourquoi? Qu’est-ce que vous n’aimez pas chez elle? »

Parfois, ils me donnaient une raison politique, ce qui est de bonne guerre. Ils me parlaient d’Hydro One, d’un aspect du système d’éducation, de l’assurance-maladie, mais plus fréquemment que je m’y attendais, ils me disaient par exemple : « Je n’aime pas son visage », ou encore ils me parlaient de « quelque chose dans sa voix ». Le consentement des parents dans les écoles était un dossier chaud lors de cette campagne. Les gens me disaient, avec ce qui me donnait l’impression d’être des sous-entendus homophobes, qu’elle avait des idées qu’elle cherchait à imposer aux autres.

Le jour des élections, tous les simples candidats, les nouveaux candidats comme moi, n’ont pas été élus, et le parti a alors perdu son statut de parti officiel. Ce fut épouvantable pour le parti auquel je venais de me joindre. Ce qui m’ébranlait surtout, c’était le caractère personnel de l’attaque.

Je suis une politicologue. J’enseigne. J’aborde toujours ces questions sous l’angle de la recherche. J’ai donc commencé à faire des recherches sur les premières ministres. J’ai alors découvert avec stupéfaction qu’il n’y avait eu que 12 femmes parmi les 300 premiers ministres et plus qu’avait connus le Canada, que ces femmes ont habituellement occupé leurs fonctions deux fois moins longtemps que les hommes, et que les femmes qui avaient voulu se faire réélire n’avaient pas remporté les élections subséquentes. La population réélit souvent ses députées, mais elle n’a jamais réélu une première ministre. C’est ce qui est à l’origine de « No Second Chances » : cette curieuse tendance où les premières ministres du Canada sont incapables d’être réélues.

J’ai approché l’équipe de Canada 2020 pour lui demander du soutien. Nous avons aussi reçu du soutien de MasterCard Canada. Notre petite équipe a littéralement sillonné le pays pour rencontrer [les premières ministres] dans leur salon ou sur le balcon. Nous avons fait des entrevues en profondeur sur leurs victoires et leurs déboires et nous nous sommes particulièrement intéressés au moment où la situation a commencé à se détériorer. Comment expliquent-elles la tendance inquiétante qui veut que les femmes ne soient pas acceptées dans les postes de premier plan, ou qu’on ne leur accorde pas les mêmes possibilités ou occasions que les hommes?

Le début de « No Second Chances » est très étroitement lié à ce que j’ai vécu, mais ce fut finalement une extraordinaire occasion de découvrir à quel point l’expérience concrète des politiciennes est très utile pour comprendre le fonctionnement de notre appareil politique.

Ce projet s’est finalement transformé en deux saisons d’un balado et en deux livres. Un troisième sera publié l’an prochain. Ce sujet continue de m’intéresser. Tant que les gouvernements et les dirigeants ne reflèteront pas la population qui les élit, cette question continuera de nous concerner. Nous n’avons pas encore atteint la démocratie que nous nous étions promis de mettre en œuvre. Nous en sommes encore loin au Canada.

RPC : Maintenant que votre projet est terminé et que vous vous êtes entretenue avec de nombreuses femmes qui ont été premières ministres au Canada, quels sont les principaux obstacles qui nuisent le plus souvent à la participation politique des femmes à ce niveau?

Votre projet « No Second Chances » lève le voile sur une réalité courante que vous appelez « falaise de verre » et qui se traduit par le fait que certaines femmes deviennent premières ministres lorsque les chances de réussite sont assez faibles, ce qui a pour effet qu’elles ne sont pas réélues par la suite. Pourriez-vous nous parler aussi des difficultés que connaissent les femmes lorsqu’elles atteignent des postes supérieurs?

KG : Je crois qu’il y a beaucoup de choses dont nous pouvons être fiers au Canada. Nous avons supprimé les obstacles institutionnels et officiels qui empêchent la participation des femmes à tous les échelons, ce qui est une bonne chose. J’estime toutefois que c’est peut-être le volet le plus facile. Nous ne nous sommes pas intéressés aux préjugés inconscients qui orientent notre façon de penser ni à la façon dont on juge les dirigeants qui ne correspondent pas au moule établi. Voilà une bonne partie de ce que le projet a permis d’illustrer : le caractère très genré de ce qu’ont vécu ces premières ministres. Pour les femmes qui étaient les premières à exercer des fonctions traditionnellement masculines, la population s’attendait peut-être à quelque chose qui ne relevait pas du possible.

Christy Clark l’a exprimé d’une façon très simple et très particulière qui englobe une bonne partie des impressions dont on m’a fait part : les hommes peuvent être à la fois durs et sympathiques. Les femmes ne peuvent pas avoir ces deux traits de caractère. Lorsqu’une femme paraît dure après s’être montrée sympathique, c’est le début de la fin.

Pour bon nombre de ces femmes, l’effondrement politique provient des membres de leur propre parti. Dans un geste désespéré, ce parti a voulu faire grand bruit en mettant en avant pour la première fois une femme. Par la suite, comme ce geste n’a pas porté les fruits électoraux attendus – que ces résultats aient été possibles ou non, comme dans le cas de Kim Campbell –, le cadre politique s’est resserré sur cette cheffe et sur ses lacunes mises artificiellement en lumière.

Il y a beaucoup à retenir de ces cas et de leur éclairage interne, dans un parti ou un gouvernement. Le problème le plus grave est peut-être l’effet dissuasif qu’ils ont sur un pays lorsque les jeunes filles ne voient des dirigeantes que quand les choses tournent mal, que quand des victoires sont suivies par des échecs retentissants. Vous connaissez le cas d’Annamie Paul. La première fois qu’on a vu une femme noire dans le cadre d’un débat électoral fédéral, elle a tiré sa révérence en disant qu’elle ne savait pas qu’en brisant le plafond de verre, elle se couperait les pieds sur les éclats.

Les observations de ce genre laissent des traces pendant longtemps parce qu’en réfléchissant à ces cas, des générations de filles et de femmes se disent peut-être que ce n’est pas leur place. Cette situation crée le problème de l’émergence des candidats électoraux; la vie politique attire des proportions inégales d’hommes et de femmes. Ce déséquilibre engendre ensuite le grand cycle que nous connaissons.

C’est une question très épineuse, mais il faut continuer de s’y attaquer et de faire tomber un à un les obstacles les plus flagrants. Avec un certain recul, j’estime que ce qui nuit le plus, ce sont les préjugés inconscients et les idées sexistes et misogynes qui, malheureusement, font toujours partie de notre culture et de notre société et qui teintent l’expérience des femmes qui font de la politique.

RPC : En 2013, il y a eu une période où six premiers ministres étaient des femmes. Au moment de la présente entrevue, il n’y en avait qu’une seule. Comment expliquez-vous ce recul? S’agit-il d’une tendance souvent observable dans la participation des femmes au Parlement?

KG : Au Canada, malheureusement, nous sommes bloqués depuis longtemps. Linda Trimble parle de « perte de vitesse ». Depuis quelques décennies, nous sommes en perte de vitesse. Il n’y a pas eu de progrès importants. Il y a bien des soubresauts, pendant lesquels un certain nombre de femmes sont élues. Il semble alors que les choses changent, puis tout revient à la tendance plus lourde que nous connaissons.

Selon moi, une bonne partie du problème vient de ce que j’appelle « le conduit qui fuit ». Imaginons un grand conduit. Il y a un groupe de personnes qui se présentent aux élections, qui se font élire, qui remplissent les rôles de premier plan, puis qui deviennent premiers ministres. Plus on avance dans le conduit, plus le pourcentage de femmes s’amenuise alors que les préjugés deviennent de plus en plus marqués. Donc, tant que les candidats ne reflèteront pas fidèlement l’électorat, ce problème ne sera pas réglé. Ce qui se passe actuellement au Canada illustre un problème général. Les hommes blancs, hétérosexuels, aisés et d’un certain âge sont tellement présents en politique que toutes les autres populations sont essentiellement sous-représentées. Pour que les dirigeants correspondent plus aux électeurs, il faut changer les choses dès le début du conduit politique.

RPC : Le Canada occupe un rang assez élevé dans le classement régional de l’Association parlementaire du Commonwealth pour le nombre de femmes parlementaires, mais il ne fait pas partie des dix pays où la proportion de femmes parlementaires est la plus élevée. Dans la deuxième saison de votre balado, vous vous intéressez aux stratégies de mobilisation des femmes dans les grandes fonctions politiques qui fonctionnent à l’étranger. Pourriez-vous nous parler d’abord de quelques-unes de ces stratégies qui incitent et aident les femmes à présenter leur candidature? De quelle façon ces stratégies pourraient être mises en œuvre ou adaptées au Canada?

KG : Ce problème pourrait être réglé du jour au lendemain par l’instauration d’un quota. Ce quota pourrait prendre différentes formes : dans les partis, dans les processus de nomination. La Nouvelle-Zélande, par exemple, réserve des sièges aux principaux groupes de la population. Il s’agit d’un problème qui peut être corrigé. Des mesures ont été prises ailleurs. Le Canada pourrait agir dès maintenant, mais il n’y a pas eu la volonté politique de s’engager dans cette voie.

Selon moi, la stratégie la plus susceptible de fonctionner au Canada, ce sont les mesures incitatives, surtout pour les partis politiques. Si, par exemple, les partis politiques ne pouvaient obtenir du financement que s’ils respectaient certains objectifs quant à la composition des candidats électoraux et des dirigeants, je pense qu’on constaterait assez rapidement des changements dans les personnes qui sont nommées et qui occupent des fonctions haut placées. Tant que nous n’aurons pas la volonté de prendre des mesures délibérées de ce genre, nous serons bloqués. Le problème de la représentation au sein des élus ne s’améliorera que très lentement, sauf si nous jugeons que nous aurions intérêt à le régler dès maintenant, si nous en faisons une priorité et si nous agissons.

Notre régime parlementaire est conçu de façon à ce que les différents éléments géographiques soient bien représentés. Je pense d’ailleurs que c’est une très bonne chose. Cette idée pourrait toutefois être élargie et appliquée à d’autres formes de représentation que nous jugeons importantes. Il serait alors possible de concevoir un système qui tienne compte des types de représentation recherchés. J’aimerais qu’il y ait un quota, mais c’est seulement ma propre opinion personnelle. Mais faute de quotas, j’aimerais qu’il y ait des changements de nature incitative qui poussent les différents intervenants et, surtout, les partis politiques, à faire des choix différents.

RPC : De façon générale, on semble s’entendre sur l’objectif qui consiste à accroître la participation des femmes en politique. Toutefois, différentes considérations philosophiques et différentes approches sous-tendent cet objectif. Selon vous, quelles seraient les meilleures façons d’orienter ces différentes perspectives vers cet objectif commun?

KG : Nous n’avons pas encore beaucoup parlé de la polarisation de plus en plus marquée du monde politique. Tous ne la vivent pas de la même manière. Certaines personnes sont tout à fait à l’aise avec le combat tous azimuts. Cette forme de politique semble de plus en plus présente, surtout à la période de questions.

De nos jours, la politique est hyper masculine, comme s’il s’agissait d’un sport de combat. Mais il pourrait tout à fait en être autrement. Je pense que ce type de politique rebute certaines personnes et, fort probablement, de possibles candidates qui ont plutôt l’habitude de collaborer et qui sont ouvertes à la diversité des idées. Or, ce n’est pas ainsi que se fait la politique au Canada. Le milieu politique n’est pas toujours ouvert aux personnes qui ne souhaitent pas adopter ce genre d’attitude. Cette façon de faire peut donc être très rebutante. Voilà une partie de ce qui doit être réglé : se rendre compte que la dynamique partisane peut être à l’origine du problème.

D’un autre côté, le problème de la sous-représentation de certaines populations n’est pas directement associé aux partis. Il touche tous les partis politiques, ainsi que les deux pôles du spectre politique. Tous les partis gagneraient à ce que la population soit mieux représentée. La collaboration entre les partis, notamment pour changer les structures incitatives, vaudrait amplement la peine. Tant à gauche qu’à droite ou au centre, cette collaboration aiderait les partis politiques à obtenir une meilleure représentation; tout le spectre politique devrait y être favorable. La collaboration entre les partis et le fait de prendre conscience des effets du comportement et de la dynamique politiques sur le bassin de possibles candidats seraient des pas dans la bonne direction.

RPC : Une idée que vous avez exprimée dans un épisode de votre balado nous a beaucoup intéressée. Je crois d’ailleurs que nous l’avons abordée tout à l’heure. Selon vous, l’absence de parité hommes-femmes et de diversité en politique mine la légitimité de l’ensemble de notre démocratie. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet et nous expliquer peut-être en quoi la parité hommes-femmes en politique touche tous les Canadiens, quelles que soient leurs allégeances politiques?

KG : Je crois beaucoup au vieil adage qui dit que le progrès avance au rythme de la confiance. Nous, citoyens, devons faire confiance aux gouvernements pour les autoriser à réaliser de grandes choses. Pour pouvoir collectivement agir, lutter contre les changements climatiques ou éliminer les inégalités, il faut que nous puissions nous fier aux institutions politiques et leur donner notre confiance. Beaucoup d’indicateurs laissent entendre que cette confiance s’effondre autour de nous, notamment envers les élus. Prenons l’exemple du Baromètre de confiance Edelman. Chaque année, cette firme de communications effectue des sondages sur les dirigeants et les titulaires de charge publique dignes de confiance. Dans l’ensemble, le portrait qui est fait du déclin des démocraties dans le monde, y compris au Canada, est très inquiétant. Parmi les autres indicateurs, mentionnons la participation, c’est-à-dire les gens qui veulent se présenter aux élections. Le taux de participation des électeurs, un exemple flagrant, montre aussi des signes de déclin.

Une question s’impose alors : jusqu’où le taux de participation doit-il descendre avant que les élections ne soient plus généralement admises comme un mécanisme acceptable de formation des gouvernements? Quel niveau de confiance faut-il atteindre avant qu’on ait à repenser en profondeur les rapports entre les citoyens et le gouvernement? À l’heure actuelle, il est primordial de chercher à rétablir la confiance de la population dans la politique. C’est un enjeu absolument décisif. À mon avis, pour que ce modèle fonctionne encore, il faut trouver des façons de rétablir la confiance de la population envers les institutions politiques et la politique en général.

Pour ce faire, il faut notamment que les gouvernements soient le reflet de la population. Lorsque les membres du gouvernement ne ressemblent pas à l’électorat, les électeurs voient bien que le gouvernement ne compte pas de gens ayant le même vécu qu’eux. Parmi les parlementaires, il n’y a pas assez de gens qui ont déjà connu la pauvreté ou l’itinérance. Il n’y a pas assez de gens ayant différents parcours professionnels.

À mon avis, tout cela fait en sorte que les gens se mettent à douter que le gouvernement puisse les comprendre, eux et les membres de leur famille, ou même savoir ce qui importe pour eux. Pour moi, la confiance et la représentation vont de pair. Si nous voulons rétablir et consolider la confiance du public envers le politique, il faudra commencer à changer la composition du Parlement, afin qu’il inspire confiance à un plus grand nombre de gens.

RPC : Lorsque vous avez publié les résultats du projet « No Second Chances », aucune parlementaire noire n’avait jamais été première ministre du Canada, et c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui. Par ailleurs, les territoires sont les seuls endroits où des premières ministres autochtones ont déjà été élues. Comment peut-on faire pour que les premiers ministres et les parlementaires soient aussi diversifiés que la population?

KG : Je continue de voir la chose comme un conduit, et il faut s’intéresser d’abord au début du conduit : l’émergence des candidats ou les personnes qui se présentent aux élections. Nous savons que ce groupe n’est pas représentatif de la population. Les mesures qui permettront de changer la composition de ce groupe se traduiront par une meilleure représentation au sein des cabinets et des dirigeants politiques.

Il y aurait des leçons à tirer de ce qui a été fait ailleurs. Les États-Unis se sont beaucoup intéressés à cette question. Lorsque le Parti démocrate a modifié son processus de nomination, Alexandria Ocasio-Cortez a pu être nommée par son frère. Celui-ci a dit que sa sœur travaillait dans un restaurant de tacos, mais qu’elle était très bonne pour parler aux gens. Le parti s’est dit qu’il fallait trouver des candidats ailleurs que dans les réseaux des politiciens actuels, parce que les façons de faire actuelles ne donnent pas la représentation dont le parti a besoin. Il faut ratisser plus large dans la population et repenser totalement ce en quoi consiste le fait d’être qualifié. Un vaste vécu est ce qui qualifie quelqu’un pour être élu. Il faut alors trouver différents moyens de rejoindre les gens qui pourraient vouloir faire de la politique, mais qui ne font peut-être pas partie des réseaux traditionnels. Il faut trouver des moyens de les rejoindre et de les encourager à tenter de devenir candidats.

Pour moi, le processus de nomination et la représentation parmi les rangs les plus élevés sont au cœur du problème. J’aimerais que les partis innovent davantage dans ce domaine. Comment trouver des candidats qui sortent des sentiers battus? Comment rejoindre les groupes qui sont constamment sous-représentés ou inciter un plus grand nombre de candidats de groupes sous-représentés à proposer leur candidature?

RPC : Le discours sur la sécurité des femmes parlementaires a changé après certains cas survenus récemment, notamment le meurtre de Jo Cox, au Royaume-Uni, et l’augmentation du nombre de menaces de violence sur les réseaux sociaux. Estimez-vous que ces éléments ont une incidence sur la participation des femmes en politique? Comment devrions-nous aborder cette question, selon vous, et les discussions qui l’entourent?

KG : Nous devrions tous être concernés. Par le cas de Jo Cox, bien évidemment, mais aussi par le fait, par exemple, que les premières ministres font accompagner leurs enfants à l’école par des équipes de protection. La Canadienne que je suis en est gênée. Le discours ambiant est rendu à un niveau tel que le fait d’être politicien peut automatiquement vous mettre en danger, vous et votre famille. C’est carrément inacceptable. Comme je l’ai déjà dit, j’espère que nous, Canadiens, saurons nous liguer contre ce phénomène, qu’on aime ou non la personne menacée, et qu’on appuie ou non son parti. Nous devrions tous faire front commun contre la violence, quelle qu’en soit la forme, ou les agressions contre les politiciens et, par extension, les membres de leur famille.

Ce qui est difficile, toutefois, c’est de savoir comment s’y prendre. Les équipes de protection semblent être la solution de fortune pour l’instant. À long terme, je pense qu’il faudra comprendre que la démagogie et les pancartes qui insultent vulgairement le premier ministre, par exemple, ne sont pas utiles, et ce, même si on voudrait voir un autre gouvernement au pouvoir.

Il faut réfléchir aux mots qu’on emploie et aux personnes qui les voient, ces mots. Que disent-ils sur la manière de faire de la politique et sur nos attentes envers les politiciens? Il faut se tenir mutuellement responsables de la façon dont on parle des politiciens, que ce soit sur le Web, sur un autocollant collé sur son pare-choc ou au café du coin. Les élus doivent faire attention à la façon dont ils parlent à leurs collègues. Tous ces gestes créent un climat général et donnent l’exemple de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas.

Moi qui ai un enfant de quatre ans, je me dis souvent que, si nous essayions nous-mêmes de respecter les normes de comportement que nous cherchons à inculquer à nos enfants, le monde serait très différent. Les paroles qu’un enfant de quatre ans ne peut pas dire à un camarade de classe ne devraient pas être permises pendant la période des questions. Ces paroles ne devraient pas être permises en ligne lorsque les gens s’adressent aux personnes qui se mettent au service de leurs concitoyens.

RPC : Dans le cadre de ce numéro thématique, la RPC travaille aussi à un autre projet qui porte sur les rapports entre les aspirantes politiciennes et les femmes parlementaires qui se font leur mentor. Pourriez-vous nous parler de politiciennes qui vous ont directement inspirées?

KG : Oui, il y en a beaucoup. Je me suis lancée en politique lorsque mon ancienne députée provinciale, Deb Matthews, qui est devenue une très bonne amie, m’a demandé de me présenter aux élections. Nous avons appris à nous connaître bien avant que je me lance en politique, et ses encouragements étaient axés sur les questions suivantes : « quels sont les changements que tu voudrais voir et qu’est-ce que tu es prête à faire pour les concrétiser, ces changements? »

Pour moi, elle incarnait vraiment ces idées. Elle a consacré toute sa vie, d’une façon ou d’une autre, à la politique, toujours avec l’idée qu’on ne peut pas rester les bras croisés à attendre que quelqu’un d’autre arrange les choses qui comptent pour soi. Si vous voulez voir un changement, vous devez vous demander ce que vous êtes prêt à faire, vous, et le demander aussi aux personnes qui vous entourent. Pour moi, c’était très inspirant.

Dans le monde, il y a beaucoup d’exemples qui continuent de m’inspirer. Jacinda Ardern (l’ancienne première ministre de la Nouvelle-Zélande), par exemple. Je pense plus particulièrement à tout ce qu’elle a fait après la fusillade de Christchurch et pendant la pandémie. Selon moi, c’est absolument exemplaire. Après la fusillade, elle a revêtu un hijab, elle a pleuré avec les veuves, puis le lendemain, elle a mis en œuvre des mesures rigoureuses de contrôle des armes à feu. Dans cet ordre-là. Les cas comme celui-là illustrent à quel point il est important que les politiciens dirigent avec empathie et discernement.

Ce ne sont que deux exemples; je pourrais en donner beaucoup d’autres. Il est enthousiasmant de voir le nombre de personnes qui s’investissent actuellement dans les élections américaines. Je suis convaincue que nous suivons tous aussi ce dossier. L’inspiration ne manque pas lorsqu’on voit les gens qui se présentent, qui ont une idée claire de ce qu’ils veulent voir changer et qui sont prêts à s’engager à fond pour faire bouger les choses.

RPC : Avez-vous des conseils à donner aux jeunes femmes qui voudraient faire carrière en politique parlementaire, mais qui trouvent peut-être décourageante la situation politique actuelle?

KG : Chacun de nous s’intéresse de façon particulière à quelque chose, ou en est curieux ou passionné. Le sujet dont vous parlez plus souvent que vos amis, et dont vous voudriez continuer de parler alors que tout le monde passe à autre chose. Voilà un bon indice de ce que vous avez à offrir au monde.

Les jeunes en général, mais surtout les jeunes femmes et les femmes issues de la diversité, devraient porter une attention particulière à ce qui leur tient à cœur et à ce qu’ils voudraient voir changer. Ils devraient ensuite prendre conscience que nous avons tous davantage le pouvoir de changer les choses que ce que nous croyons.

Dans le monde, il y a de nombreux exemples extraordinaires de gens qui, par leur parole, en proposant une solution de rechange ou en se présentant aux élections et en étant élus, prennent des décisions différentes de celles des gens qui les ont précédés. Il peut alors s’agir de voies de changement qui améliorent la vie de bien des gens.

Barack Obama a déjà dit que le progrès n’arrive pas de lui-même. Il se produit lorsqu’on l’exige. Il se produit lorsque les gens décident que les choses vont fonctionner différemment. Comme nous en avons déjà parlé, le climat ambiant et le contexte politique actuel sont très préoccupants, mais les choses ne changeront pas d’elles-mêmes. Elles évolueront lorsque les gens exigeront des changements et qu’ils décideront d’améliorer la société.

En plus de savoir clairement ce qui leur tient à cœur, ce qui compte vraiment pour eux et ce qu’ils veulent voir changer, j’espère que les jeunes leaders de la prochaine génération auront aussi le courage de se dire : « Je ne vais pas rester là les bras croisés à attendre que quelqu’un d’autre agisse. Je suis prêt à m’engager à fond pour faire bouger les choses. »

AD: Une dernière question : Y a-t-il des réflexions dont vous voudriez nous faire part sur les répercussions de votre propre travail et, plus particulièrement, de votre projet « No Second Chances »? Pourriez-vous nous parler des initiatives qui vous occupent actuellement? Vous avez parlé par exemple d’un autre livre.

KG : Oui, c’est dans la continuité de « No Second Chances ». J’ai déjà écrit un livre pour enfants sur les premières ministres que le Canada a connues. Il n’était pas vraiment question de leur personnalité politique actuelle, mais plutôt de ce qu’elles étaient, enfants, et des changements qu’elles voulaient apporter. Le prochain livre est une version internationale de ce premier livre. Il y est question des changements que certains enfants ont voulu apporter. Des enfants qui ont poursuivi leur chemin et qui sont devenus plus tard des premiers ministres et des présidents.

C’est amusant d’écrire ces livres et de parler avec des enfants de ce qui compte pour eux. J’ai un enfant de quatre ans et j’ai le bonheur, ces temps-ci, de passer beaucoup de temps avec des enfants. Il y a quelque chose de puissant à parler à des enfants pendant qu’ils sont jeunes, sans attendre qu’ils aient l’âge de voter ou qu’ils suivent un cours d’instruction civique.

Il n’est pas nécessaire de parler de politique avec un « grand P ». Il faut plutôt insister sur possibilité d’agir et de faire ce qui compte pour soi. Qu’on ait 4 ans, 10 ans, 25 ans ou plus, c’est possible de changer les choses. On peut apporter un changement autour de soi par ses paroles, ses actions et ses décisions.

Vous avez le pouvoir de changer le sort des autres si vous choisissez de vous servir de ce pouvoir. J’aimerais que cette discussion ait lieu le plus tôt possible avec les enfants, avant le coucher, pendant un repas ou encore en classe. Il peut en ressortir un élan transformateur.

Voici mon projet d’écriture actuel : des enfants qui sont devenus par la suite des présidents et des premiers ministres. J’aimerais amener des enfants à s’imaginer peut-être devenir un jour président ou premier ministre et apporter des changements positifs dans leur milieu.

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