Séminaire du Groupe canadien d’étude des parlements : Le Parlement et les médias

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Séminaire du Groupe canadien d’étude des parlements : Le Parlement et les médias

Le paysage médiatique évolue rapidement et la population canadienne consulte les actualités et obtient de l’information par des moyens qu’il était impossible d’imaginer il y a quelques années à peine. La relation entre le Parlement et les médias évolue elle aussi depuis que les parlementaires exploitent les médias sociaux et les autres outils de communication directe. Le 21 février 2025, le Groupe canadien d’étude des parlements (GCEP) a organisé un séminaire sur la relation entre le Parlement et les médias, dans le passé, le présent et l’avenir.

Adam Lauzon

Groupe de discussion 1 : Contexte institutionnel

Le premier groupe de discussion, qui réunit Miriam Fleury et Olivier Duhaime, de la Chambre des communes, et Mélisa Leclerc, du Sénat du Canada, a pour thème le contexte institutionnel.

Miriam Fleury et Olivier Duhaime présentent les fonctions de l’équipe des communications de la Chambre des communes et du Bureau du Président de la Chambre des communes, qui soutiennent les travaux de la Chambre. Leur travail est axé sur quatre grands principes : 1) protéger la réputation de l’organisation et de ses membres; 2) établir un dialogue honnête et constructif avec les médias; 3) donner rapidement accès à la population à de l’information exacte; 4) favoriser l’intégrité et l’impartialité. Pour respecter ces principes, Fleury et Duhaime comptent sur un réseau interne de spécialistes qui les aident à rédiger les réponses aux demandes des médias. Pour garantir l’exactitude de l’information fournie, ils respectent un processus d’approbation strict.

Fleury et Duhaime présentent ensuite les mesures qu’ils prennent pour entretenir le dialogue avec les médias traditionnels et être présents sur les réseaux sociaux. En ce qui concerne les médias traditionnels, une page du site de la Chambre des communes propose des produits médiatiques non partisans de l’Administration de la Chambre des communes. Les demandes des médias sont transmises à Duhaime, qui est le directeur des relations externes et avec les médias du Bureau du Président de la Chambre des communes. Fleury et Duhaime insistent sur la nécessité de répondre avec exactitude, et dans des délais raisonnables, aux demandes des médias tout en protégeant la crédibilité et la transparence de la Chambre des communes. De plus, ils font bien attention de consigner toutes les demandes des médias et les réponses données afin que les messages soient cohérents. La Chambre des communes est présente sur X (anciennement Twitter) et Instagram. Sur ces deux plateformes, elle possède plusieurs comptes qui servent à faire connaître le travail du Bureau du Président, de l’Administration de la Chambre et des Services de la procédure, ainsi que les travaux parlementaires de la Chambre des communes et de ses différents comités. Fleury et Duhaime expliquent que ce qu’ils font auprès des médias traditionnels et sur les réseaux sociaux leur permet de voir à ce que tous les intervenants disposent des outils et des services nécessaires pour communiquer avec les divers publics cibles, comme les députés et leur personnel, les médias et la population canadienne. Ils estiment que leur mission consiste à se faire le plus généreux possible avec l’information fournie, sans franchir les limites de la partisanerie.

Mélisa Leclerc aborde ensuite la relation du Sénat avec les médias. Elle explique qu’elle cherche principalement à favoriser la couverture médiatique des travaux de la Chambre rouge. Elle décrit les difficultés que connaît le Sénat pour obtenir une couverture médiatique. Elle mentionne notamment que les médias s’intéressent davantage aux travaux de la Chambre qu’à ceux du Sénat, et que la nomination des sénateurs, plutôt que leur élection, génère un certain scepticisme. Leclerc parle aussi des difficultés qui ébranlent le milieu des médias, notamment la réduction des salles de presse et les délais serrés, ce qui limite leur capacité de recherche.
Lors de séances de rétroaction organisées avec différents médias dans le but de favoriser la couverture médiatique des travaux du Sénat, Leclerc s’est fait dire de bien choisir le moment où diffuser les communiqués. La publication d’un rapport le mercredi après-midi risque, par exemple, de se faire éclipser par la participation régulière du premier ministre à la période des questions de la Chambre des communes. Leclerc s’est aussi fait conseiller de diffuser les rapports sous embargo aux médias afin de leur donner suffisamment de temps pour effectuer les recherches nécessaires et rédiger leurs articles. Cette suggestion suscite quelques réactions, mais Leclerc rappelle qu’il arrive parfois que les sénateurs diffusent eux-mêmes à l’avance des avis aux médias afin de favoriser la couverture médiatique d’un rapport de comité à paraître. Elle parle aussi de la nécessité de présenter les communiqués ou les rapports de façon à faciliter le travail des médias. Dans la mesure où plusieurs médias ne disposent pas des ressources nécessaires pour faire des recherches poussées, une question ou un rapport donné est plus susceptible d’obtenir une couverture médiatique si le contexte global est présenté aux journalistes et si des sources supplémentaires leur sont proposées.

Pour mieux faire connaître le Sénat, Leclerc et son équipe s’emploient à attirer l’attention sur ce que font les sénateurs ailleurs qu’à Ottawa pour faire progresser différentes initiatives. Leclerc explique que les déplacements à l’extérieur de la région de la capitale nationale sont habituellement appelés des « missions d’étude ». Ces missions comprennent des plans de communications poussés, et au moins un membre de l’équipe de Leclerc accompagne les délégations afin de mobiliser les médias de la région et de mousser la couverture de la question à l’étude.

À l’instar de ses collègues de la Chambre des communes, Leclerc et le Sénat utilisent les réseaux sociaux pour établir des liens avec certains publics. Sur X (anciennement Twitter), ils publient en direct des nouvelles sur les délibérations du Sénat afin de rejoindre les médias, les consultants, les intervenants et l’ensemble de la population canadienne. Le Sénat se sert aussi de X pour faire connaître les comités et les principaux témoins. Lorsque des ministres comparaissent devant un comité, par exemple, le Sénat en parle sur les réseaux sociaux. Leclerc souligne aussi que LinkedIn s’est avéré particulièrement utile pour créer des liens avec des jeunes professionnels, des politiciens et d’autres intervenants. Cette façon adroite de mobiliser les médias traditionnels et les réseaux sociaux a aidé Leclerc à accroître la couverture médiatique du Sénat et, surtout, celle des rapports des comités sénatoriaux.

Le premier groupe conclut avec une brève discussion sur les répercussions de l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement sur les équipes de communications de la Chambre des communes et du Sénat. Fleury, Duhaime et Leclerc ne s’attendent pas à des changements importants. À la Chambre des communes, on s’emploiera surtout à préparer les séances parlementaires, notamment l’élection du Président. Leclerc mentionne de son côté qu’on s’emploiera à préparer le discours du Trône et à créer les produits de communications expliquant pourquoi ce discours est prononcé à la Chambre rouge plutôt qu’à la Chambre des communes.

Groupe de discussion 2 : L’état de la recherche

Le deuxième groupe de discussion s’intéresse aux travaux de recherche actuels sur les interactions entre les parlementaires et les médias. Il comprend Anne-Marie Gingras, de l’Université du Québec à Montréal, Alex Marland, de l’Université Acadia, et Kat Sullivan, analyste à l’agence de relations publiques et de relations gouvernementales TACT.

Anne-Marie Gingras, la première à prendre la parole, explique que les politiciens se servent parfois des médias pour attaquer leurs adversaires. Cette stratégie permet d’attirer l’attention du public sur une question et, comme le média en parle, cette question devient plus importante que si le politicien avait critiqué directement ses adversaires. Gingras prévient les médias qu’ils doivent éviter de s’empêtrer dans les différends politiques, car leur rôle consiste à évoluer dans un espace public et à protéger la démocratie en vérifiant le travail des politiciens.

Gingras rappelle aussi la nécessité de se doter de règles institutionnelles, car sans ces garde-fous, les dictatures peuvent s’implanter. À titre de mise en garde, elle donne comme exemple les premiers jours de l’administration Trump et se demande qui saura arrêter le président : la Cour suprême, les républicains ou le peuple américain.

Alex Marland présente quelques conclusions de son essai No I in Team: Party Loyalty in Canadian Politics (qu’il a coécrit avec Mireille Lalancette et Jared Westley et qui sera publié en 2025). Marland fait remarquer que, jadis, c’est la manière dont votent les candidats qui retenait l’attention pendant une campagne électorale, mais qu’aujourd’hui, les gens n’en ont que pour leurs opinions personnelles et leur façon de se comporter à l’extérieur du parlement. Il ajoute que la ligne de parti a été remplacée par le message à communiquer, et que les politiciens ne sont plus que des ambassadeurs d’une marque. Quant aux députés d’arrière-ban, ils subissent plus de pression que jamais afin qu’ils respectent la ligne de parti. Selon Marland, les députés ne sont pas formés sur la manière de défendre les intérêts des gens de leur conscription. Il insiste sur le fait que l’éducation citoyenne est nécessaire pour quiconque souhaite se lancer en politique.

Marland parle aussi d’une transformation de la dynamique du pouvoir au sein des partis politiques. Le pouvoir tend à passer des mains des députés d’arrière-ban et des ministres à celles du Cabinet du premier ministre et des attachés politiques. Il appelle cette tendance l’« influence grandissante de l’exécutif » et souligne qu’il devient de plus en plus facile d’expulser quelqu’un de son groupe parlementaire pour des infractions relativement mineures. Il en résulte une augmentation du nombre de députés qui se retrouvent indépendants contre leur gré. Marland remarque aussi la présence de plus en plus importante du personnel des partis lors des réunions des groupes parlementaires. Il constate enfin que les dirigeants cherchent à contrôler le message.

Kat Sullivan, la dernière personne à prendre la parole, fait part des conclusions de ses travaux de doctorat portant sur les maires et les mairesses au Canada, et plus particulièrement sur la variation genrée dans leur utilisation de médias sociaux, leur motivation à utiliser ces plateformes et leur performance visuelle genrée numérique.

Ses recherches démontrent que le genre continue de jouer un rôle important en politique, notamment au niveau des motivations des mairesses à utiliser les médias sociaux et des barrières genrées limitant la participation des femmes. En effet, les travaux de Sullivan démontrent que l’expérience politique demeure genrée et que les politiciennes ont tendance à vivre plus de harcèlement en ligne, recevoir des commentaires indésirés au sujet de leur apparence et doivent gérer une plus grande charge mentale. Ainsi, Sullivan insiste sur le nécessité de comprendre l’incidence du genre sur les dynamiques de pouvoir dans les institutions politiques canadiennes.

Sullivan ajoute que les médias d’information contribuent à perpétuer les rôles genrés dans la sphère publique, par exemple, en misant sur le caractère exceptionnel de femmes en politique.

Ainsi, Sullivan recommande que les médias d’information et les institutions politiques adoptent un langage non genré, développement et intègrent une étiquette numérique afin de réduire le gender trolling, et visent à changer la philosophie politique, notamment par le biais d’opportunités de formation visant un accès égal et inclusif aux rôles politiques.

Groupe de discussion 3 : L’expérience de parlementaires et de journalistes

Le troisième groupe de discussion, qui réunit un sénateur actuellement en fonction, un ancien chef de parti et deux journalistes, s’intéresse directement aux aléas de la collaboration entre les parlementaires et les journalistes. Erin O’Toole, ancien chef du Parti conservateur du Canada, et la sénatrice Paula Simons sont accompagnés de Marie Vastel, du Devoir, et d’Aaron Wherry, de CBC.

Erin O’Toole entame la discussion en parlant du rôle des médias dans la polarisation de la sphère politique. Il rappelle que les médias constituent, selon Edmond Burke, le « quatrième pouvoir » dans la société. O’Toole se dit inquiet du déclin de la consommation des médias traditionnels et de la montée des médias numériques et des réseaux sociaux, qui diffusent souvent de la désinformation. Il presse les gens de prêter attention à leurs sources d’information.

O’Toole insiste sur la nécessité de se faire présent sur les réseaux sociaux afin de faire entendre différents points de vue. Il recommande aux gens de suivre des gens défendant des opinions divergentes des leurs afin de mieux comprendre les points de vue opposés.

La sénatrice Simons commence par parler d’une crise existentielle à l’âge de l’information et rappelle que le président des États-Unis, Donald Trump, a interdit les journalistes de l’Associated Press à la Maison-Blanche et à l’intérieur de l’appareil Air Force One. Les médias traditionnels du Canada sont aussi en situation précaire. Radio-Canada/CBC, Global et CTV News survivent tant bien que mal, tandis que les journaux de Postmedia comportent moins de journalisme local. Cette situation fait en sorte qu’il est très difficile pour les politiciens de se faire entendre hors du vase clos qu’est Ottawa. La sénatrice Simons souligne qu’il est plus que jamais nécessaire que les médias soient libres et puissent critiquer ouvertement les représentants du pouvoir. Les politiciens ont aussi un rôle à jouer, car ils peuvent soutenir les médias en faisant preuve d’ouverture et de transparence.

Simons, une ancienne journaliste qui anime son propre balado, parle ensuite de sa propre expérience des réseaux sociaux. Elle explique qu’elle a été l’une des premières à les adopter et qu’elle aimait bien pouvoir échanger avec le public. En février 2025, la sénatrice Simons a toutefois publié sur LinkedIn qu’elle allait, « avec autant de regret que de soulagement », mettre en veilleuse la page Facebook de ses fonctions de sénatrice et supprimer son compte Instagram. Elle justifie cette décision en disant qu’elle a en assez de se battre contre des bots et que les réseaux sociaux conventionnels sont devenus des tribunes plutôt toxiques.

Marie Vastel commence par dire qu’il incombe aux médias et aux politiciens de rétablir la confiance de la population canadienne à l’égard des institutions politiques. Elle admet qu’il y a place à l’amélioration dans les médias et que ceux-ci doivent reconnaître leurs erreurs quand ils en font et fournir une explication contextuelle. Vastel explique que les politiciens sont parfois évasifs lorsqu’ils répondent aux questions et que le public le remarque. Faisant écho à un point exprimé par Leclerc, Vastel estime que le journalisme est devenu superficiel parce que les journalistes n’ont plus le personnel ni le temps dont ils bénéficiaient auparavant, surtout pour effectuer des recherches.

Elle affirme qu’elle s’est en grande partie retirée des réseaux sociaux parce qu’elle ne sait plus trop avec qui elle interagit et qu’il s’agit a parfois de bots ou de trolls provenant d’autres pays. Dans le contexte parlementaire, elle affirme que la période des questions et les comités sont devenus un spectacle où chacun cherche à produire un moment qui sera récupéré sur les réseaux sociaux, au lieu de tribunes de débat de fond. Les comités doivent être protégés parce qu’ils font du travail important et qu’ils améliorent les lois.

Aaron Wherry renchérit en disant que le Parlement est devenu un studio d’enregistrement de vidéos pour les réseaux sociaux, surtout la période des questions. Selon lui, il est donc difficile d’y voir un sujet valant la peine d’être couvert. Il insiste sur le fait qu’il faut davantage de couverture de fond, ce qui nécessite des réponses claires de la part du gouvernement et de l’opposition. Wherry ajoute que les journalistes manquent d’information et de renseignements. Les politiciens devraient donner plus de contexte aux journalistes et leur révéler davantage ce qu’ils savent.

Le présent séminaire est le deuxième qu’organise le Groupe canadien d’étude des parlements en 2024-2025. Le premier, « Le privilège parlementaire en pratique », a eu lieu le 19 novembre 2024. La prochaine activité s’intitule « Un Parlement inclusif? » et il aura lieu en format hybride le 25 avril 2025. Pour de plus amples renseignements sur le Groupe et ses activités, veuillez consulter le site : https://cspg-gcep.ca/

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