Entretiens avec des présidentes d’assemblée

This entry is part 2 of 9 in the series Vol 49 No. 1 (Printemps)

Entretiens avec des présidentes d’assemblée

Bien que relativement peu de femmes aient occupé le poste de présidente d’assemblée parlementaire au Canada, six femmes président actuellement 15 chambres à travers le pays. Dans le cadre de cette table ronde, Geneva Fuina, stagiaire à la rédaction de la Revue parlementaire canadienne, s’est entretenue avec quatre présidentes d’assemblée pour savoir pourquoi elles ont brigué ce poste, ce qui les a surprises dans leur rôle et les changements qu’elles ont mis en œuvre.

Participantes : L’honorable Danielle Barkhouse, l’honorable Raymonde Gagné, Nathalie Roy, l’honorable Donna Skelly

Danielle Barkhouse est la présidente de l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse, Raymonde Gagné est la présidente du Sénat, Nathalie Roy est la présidente de l’Assemblée nationale du Québec et Donna Skelly est la présidente de l’Assemblée législative de l’Ontario.

CPR : Je vous remercie infiniment d’avoir pris le temps de me rencontrer. J’ai quelques questions pour orienter notre discussion, mais bien sûr, si d’autres sujets viennent sur le tapis naturellement, tant mieux.

Historiquement, le rôle de président d’assemblée a été dominé par les hommes. Vous êtes toutes soit la première, la deuxième ou la troisième femme à occuper cette fonction dans votre assemblée législative respective. Qu’est-ce que cela représente pour vous d’être une femme à la présidence?

Donna Skelly : Nathalie, tu es celle qui occupe ce poste depuis le plus longtemps, n’est-ce pas? Tu devrais commencer.

Nathalie Roy : J’occupe cette fonction depuis plusieurs années. Ce sont nos collègues, les députés de l’Assemblée, qui nous élisent; c’est donc un immense privilège. C’est un honneur.

Nous devons gagner et conserver la confiance de tous les élus, de tous les partis. Je ne suis que la deuxième femme présidente en 230 ans d’histoire de l’Assemblée nationale du Québec, donc je prends cette fonction extrêmement au sérieux.

Être dans cette fonction, c’est aussi devenir un modèle pour les femmes. Cela montre aux femmes que c’est possible. Si vous souhaitez vous lancer en politique, oui, c’est possible. Vous pouvez atteindre les plus hautes fonctions; vous pouvez présider une assemblée. Au Québec comme au Canada, avec mes collègues, nous avons l’occasion de devenir un exemple pour celles qui souhaitent se lancer en politique.

DS : Je suis la première femme présidente de l’Assemblée législative de l’Ontario. J’en suis très fière, sincèrement fière, mais j’aimerais qu’on se souvienne de moi non seulement comme de la première femme, mais aussi comme d’une des meilleures présidentes.

Je pense que c’est une chose que les femmes oublient parfois. Nous voulons avoir notre place, mais je crois qu’il est aussi temps qu’on reconnaisse notre professionnalisme et nos compétences, et pas seulement notre genre.

Cela fait maintenant huit mois que j’occupe ce poste, et j’espère que les changements que j’ai déjà apportés contribueront, je l’espère, à faire de moi l’une des meilleures présidentes de l’histoire de l’Ontario. Comme je l’ai dit, les femmes méritent non seulement d’avoir leur place, mais elles devraient aussi mener la discussion, parce que, bien souvent, nous sommes parmi les plus compétentes dans la salle.

Danielle Barkhouse : Je suis d’accord avec mes collègues à cent pour cent.

Ce n’est pas habituellement le genre de rôle que j’assume, mais je dois souligner quelque chose. En tant que deuxième femme présidente de l’Assemblée de la Nouvelle-Écosse, et en tant que mère monoparentale, il est très important pour moi de montrer à ma fille et aux jeunes femmes qu’elles aussi peuvent y arriver. On peut être tout ce que l’on veut être.

Passer du rôle de simple députée à celui de présidente est, pour moi, assez extraordinaire. Je me sens privilégiée. Comme Donna, je veux être la meilleure présidente qu’ils aient eue en 255 ans. Homme ou femme, cela m’est égal. Je ne m’arrête pas au sexe de la personne; je regarde ce qu’elle a accompli dans cette fonction.

Raymonde Gagné : J’y vois un signe de progrès. Lorsque je repense à ma carrière, je réalise que plusieurs des postes de direction que j’ai occupés, que ce soit comme directrice d’école, administratrice ou rectrice ont souvent été des fonctions que j’ai été la première femme à occuper. À titre de présidente du Sénat, je ne suis que la troisième femme à occuper ce fauteuil, la précédente l’ayant fait il y a près de 50 ans.

Pour moi, cela reflète l’évolution de notre société. Je pense que cela peut inspirer d’autres femmes et d’autres jeunes filles, ce qui est extrêmement important. Cela met aussi en valeur une autre façon d’exercer le leadership et contribue à briser certains stéréotypes. La diversité a une véritable valeur : elle favorise l’innovation, enrichit les connaissances et suscite de nouvelles idées. Pour moi, c’est un signe d’espoir et de changement réel.

CPR : Qu’est-ce qui vous a attirées vers la présidence? Qu’est-ce qui a influencé votre décision de briguer cette fonction? Et je me demande également si vous avez rencontré des obstacles liés à votre genre pour accéder à ce poste, et si vous vous êtes senties bien accueillies une fois officiellement installées dans ce rôle.

DB : Je vais commencer. J’ai toujours eu un côté maternel. Cela vient de ma profession dans le domaine de la santé. Je ne suis pas du genre à fuir les situations difficiles; au contraire, je fonce. Donc, pour moi, devenir présidente venait combler cette part de moi qui veut aider.

Mais cela correspond aussi à une autre facette de ma personnalité : celle qui aime avoir le contrôle et s’assurer que les choses ne dérapent pas à la Chambre… que le décorum est maintenu. Cela correspondait vraiment à plusieurs traits de ma personnalité.

J’ai été nommée vice-présidente en 2021 et j’ai étudié le Règlement de près. Chaque fois que je voyais ce fauteuil vide, j’essayais d’y siéger dès que possible pour montrer que je maîtrisais la fonction et que j’étais capable de l’assumer. Il y avait déjà un président, donc j’imagine que c’était un obstacle; mais à part cela, je n’ai pas rencontré d’autres barrières, et je me suis sentie bien accueillie.

Je prends mon travail très au sérieux. Si quelqu’un agit de manière contraire au Règlement, je le rappelle à l’ordre. Cela fait partie de la neutralité de cette fonction. Je ne sais pas ce que diront mes collègues, mais quand on passe autant de temps en caucus, à faire campagne et à travailler avec les membres de son parti, on crée évidemment des liens. Mais lorsqu’on est dans ce fauteuil, ces liens doivent être mis de côté pour bien faire son travail.

NR : Je dirais que deux choses m’ont attirée vers la fonction de présidente : mon expérience politique au cours des dix dernières années et ma formation. Je suis avocate de formation et journaliste de métier. Le fait de ne plus être dans un rôle plus combatif, mais plutôt dans un rôle d’arbitre, de juge, correspond très bien à ma formation d’avocate : défendre les droits et les privilèges de chacun.

Ai-je rencontré des obstacles liés à mon genre pour accéder à ce poste? Non. Le vote a été unanime de la part de mes 124 collègues. Je me suis sentie bien accueillie dans cette fonction, mais on m’a lancé un défi : prouver que je n’étais pas partisane.

Je vous ai dit au départ que mon expérience m’avait préparée à cette fonction. J’ai eu la chance de passer six ans dans l’opposition. Dans l’opposition, j’étais très, très, très partisane. C’était mon rôle. Ensuite, j’ai eu le grand privilège de devenir ministre pendant quatre ans. Comme ministre, on ne prend plus de recul, on encaisse les coups. Dans l’opposition, on attaque; au gouvernement, on est attaqué et on se défend. À la présidence, on sort de la confrontation pour devenir neutre, pour devenir arbitre. Chaque jour, je m’efforce de défendre les droits et les privilèges de chacun. Je crois que ma formation et mon expérience m’ont donné les compétences nécessaires pour bien faire ce travail.

DS : J’ai eu le privilège d’être vice-présidente et, grâce à cette expérience, j’ai compris à quel point ce rôle était extraordinaire. Je savais donc que je voudrais me présenter lorsque la session suivante commencerait.

Quant aux obstacles liés au genre, pas du tout. Et je me suis tout à fait sentie bien accueillie.

J’avais toujours perçu le rôle de présidente comme un rôle très solitaire. Mais je pense que la présidente peut décider de la façon dont elle veut exercer cette fonction et la rendre plus ou moins accessible. Comme présidente, j’ai la responsabilité de rassembler les gens, donc ce n’est pas du tout un rôle solitaire. Au contraire, c’est une fonction très accueillante. Je fais un effort délibéré pour aller à la rencontre des députés de tous les partis afin qu’ils apprennent à se connaître et à bien s’entendre. Quand ils se connaissent mieux, ils sont beaucoup plus productifs à l’Assemblée.

RG : Dans le cas du Sénat, la présidente est nommée et non élue. Dans mon cas, la nomination a fait suite à un processus de consultation plus ou moins formel. Je savais que mon nom avait été évoqué parmi d’autres, mais j’ai tout de même été surprise qu’il soit proposé pour la présidence.

On dit souvent qu’en politique, tout est question du moment choisi. Il faut comprendre que la vision de l’ancien premier ministre Justin Trudeau était de rendre le Sénat plus représentatif de la diversité et des besoins de la société canadienne contemporaine.

Ainsi, pendant le mandat de M. Trudeau, le Sénat a dépassé la parité entre les femmes et les hommes, atteignant à un moment donné plus de 55 % de femmes. Dans mon cas, j’étais au bon endroit au bon moment.

Qu’est-ce qui a influencé ma décision d’accepter? Je dois admettre que j’ai hésité, surtout en ce qui concerne l’équilibre entre le travail et la vie personnelle. Je savais que j’aurais moins de liberté, plus de temps loin de ma famille, etc. Cependant, je savais aussi qu’en acceptant cette fonction, je pourrais promouvoir le leadership des femmes ainsi que la francophonie, et cela a beaucoup compté dans ma décision. Si j’avais dû faire campagne pour être élue, je ne l’aurais probablement pas fait.

CPR : Bon nombre des traditions et des espaces physiques associés à la fonction de président d’assemblée ont été conçus bien avant que des femmes n’occupent ce poste. Avez-vous apporté des changements, officiellement ou officieusement, à certains aspects de cette fonction qui reflètent votre expérience comme femme? Par exemple, avez-vous modifié la tenue cérémonielle, ou encore le bureau ou l’espace de travail qui vous est attribué?

RG : J’ai apporté quelques changements. Dès mon premier jour, j’ai pris deux décisions qui, je crois, peuvent être attribuées au fait que je suis une femme. La première a été de choisir de ne pas porter le tricorne. Tout comme nous ne portons plus les perruques blanches au Canada, j’ai décidé de m’éloigner de cette tradition dont nous avons hérité.

La seconde décision concernait la tradition voulant que le nouveau président feigne de résister lorsqu’il est escorté jusqu’au fauteuil par le leader du gouvernement et le leader de l’opposition. Ce que cela symbolise, à savoir le risque d’être emprisonné, voire exécuté, pour avoir déplu au monarque, m’a semblé franchement archaïque.

Sur un plan moins formel, j’ai également décidé de ne pas offrir de scotch ni de whisky, ni même d’alcool de la présidence, comme c’est la tradition à la Chambre des communes. Enfin, on m’a gentiment offert des gants de dentelle, que j’aime beaucoup et qui me paraissent plus délicats que la paire traditionnelle. Je suis reconnaissante envers mes honorables collègues, qui trouvent différentes façons de me témoigner leur appui.

DS : J’ai commencé par la toge. C’est un vêtement très masculin. Je travaille donc avec le tailleur. Mais il n’est pas habitué à travailler pour des femmes, croyez-moi, parce que nous avons fait plusieurs allers-retours simplement pour adapter le vêtement à un corps de femme. Repenser la toge, le pantalon et créer une jupe, cela exige tout un changement de mentalité.

Comme Raymonde, je ne voulais pas que le tricorne fasse partie de la tenue cérémonielle portée à Queen’s Park. Je n’aime pas les chapeaux. Je n’en porte pas. L’origine est très masculine, alors, à la place, je suis revenue aux gants, et j’ai maintenant des gants de satin blanc avec mon monogramme.

J’ai même apporté des changements à mon bureau. Quand je suis arrivée, mon bureau était de la taille d’un petit bateau. Il était énorme. J’avais l’impression d’y disparaître. Nous avons cherché des meubles plus féminins et apporté cette touche à la fois à mon bureau et à ma tenue.

Je suis aussi allée délibérément dans nos réserves pour ressortir des œuvres d’art et les remettre aux murs, pour récupérer des pièces que nous avions perdues au fil des ans. Les œuvres du Groupe des Sept sont de retour sur les murs et embellissent l’espace, parce que, pour moi, un bel environnement est essentiel. Les gens l’apprécient vraiment, et cela améliore l’ambiance de travail dans son ensemble.

NR : Je vais rebondir sur ce qu’a dit Donna. Je suis tout à fait d’accord. Au Québec, nous n’avons pas d’uniforme pour exercer les fonctions de présidente. Nous portons une tenue de ville, comme un tailleur, mais nous n’avons pas d’uniforme de style britannique. Notre parlement ressemble davantage au modèle français, mais avec une organisation de type britannique; c’est donc vraiment un parlement hybride. Nous n’avons pas de costume, mais je suis d’accord avec Donna.

En ce qui concerne le bureau, j’ai insisté pour que l’on fasse ressortir toutes les pièces anciennes, le mobilier patrimonial que l’on avait caché ici et là. Je voulais qu’on le montre, parce qu’après tout, le Québec, comme le Canada dans son ensemble, reste une jeune nation. Les meubles qui se trouvent maintenant dans mon bureau appartenaient aux représentants de la reine d’Angleterre; il s’agissait des bureaux du lieutenant-gouverneur avant les années 1970.

Mais j’ai dit : « Montrons ces antiquités; montrons ces meubles qui font partie de notre patrimoine commun. Ce sont nos trésors. »

De plus, naturellement, j’ai ajouté une touche féminine au décor, au choix des œuvres d’art qui nous sont prêtées par le Musée national des beaux-arts du Québec. J’ai eu le privilège d’être ministre responsable du Musée à une autre époque.

Cela dit, plus précisément, ce que j’ai fait comme présidente lors des cérémonies, c’est veiller à ce que des médailles soient remises. Nous avons tous le pouvoir de remettre la Médaille du Président. J’ai voulu assurer une représentation juste, et peut-être même un peu meilleure, des femmes, parce que pendant trop longtemps, les femmes ont été oubliées lors des cérémonies de remise de prix pour leur engagement communautaire.

Je m’efforce donc de mettre en valeur la présence des femmes, et plus particulièrement des femmes en politique. De plus, j’ai créé un nouveau prix destiné à celles qui changent concrètement les choses dans notre vie quotidienne, dans nos communautés, et que l’on oublie souvent. J’ai créé cette nouvelle distinction, les prix Femmes engagées, pour reconnaître les femmes qui sont si importantes dans notre tissu social, celles qui font véritablement une différence dans leur milieu.

C’est extrêmement important pour moi, surtout de leur donner une plus grande visibilité au Parlement, et c’est ce que je fais avec cette nouvelle distinction qui a été lancée le 17 mars dernier.

DB : J’adore ton idée de prix je l’ai notée. J’adore aussi l’idée des gants. Comme mes collègues l’ont expliqué, l’aménagement du bureau a été un gros dossier pour moi. Mon bureau occupait plus de la moitié de la pièce.

Par ailleurs, avant que nous commencions officiellement cette table ronde, nous parlions des fêtes de Noël. On m’a dit, par des gens qui travaillent à l’Assemblée depuis plus longtemps que je ne suis au monde, que cette année nous avions eu les décorations de Noël les plus spectaculaires et les plus élaborées qu’ils aient jamais vues à Province House.

Et je ne devrais probablement pas le dire, mais c’est moi, alors je vais le dire, parce que c’est un changement notable. Pour la première fois en 255 ans, nous avons des distributrices de produits d’hygiène menstruelle dans la salle de bain de la présidente.

Comme cadeaux, le choix d’alcool de la présidence était presque toujours un scotch whisky. J’ai changé cela et j’ai opté pour une vodka aux bleuets. J’ai modernisé cette tradition.

J’ai aussi beaucoup mis l’accent sur l’éducation pendant mon mandat de présidente, grâce à des visites guidées autour de la masse et à l’accueil des écoles. Nous faisons faire des débats simulés aux élèves pour leur faire connaître le travail que nous accomplissons à l’Assemblée. Ils tiennent une élection pour former le gouvernement et l’opposition, choisir un premier ministre et un chef de l’opposition, puis ils choisissent un sujet qu’ils présentent ensuite sous forme de projet de loi. Je leur donne un texte, puis ils suivent les étapes de la première, de la deuxième et de la troisième lecture du projet de loi.

Je travaille aussi avec le tailleur. J’ai un peu modifié ma toge, mais elle ne convient toujours pas aux formes d’une femme. J’ai donc dû retourner à la planche à dessin. Vous pouvez probablement voir des extraits sur YouTube où je la remonte ou la rajuste constamment. Elle n’est tout simplement pas conçue pour ma silhouette.

DS : Je voulais mentionner qu’après ma visite au Québec, j’ai repris beaucoup de choses de ce que Nathalie a mis en place à l’Assemblée nationale du Québec, notamment une salle familiale. Pour la toute première fois, l’Assemblée législative de l’Ontario dispose d’une salle familiale. Je me souviens du jour où elle nous l’a fait visiter; j’étais là, bouche bée. Le fait de l’avoir ici a été un succès incroyable.

Danielle, tu as mentionné les produits d’hygiène féminine. Nous venons maintenant d’en introduire dans toutes les salles de bain des députés, y compris dans les salons. Et nous avons ajouté du rince-bouche, des peignes et du fixatif… des choses qui n’auraient pas été là auparavant. C’est un tout petit ajout, mais cela compte beaucoup pour les gens qui siègent dans la Chambre.

CPR : À votre avis, le fait qu’il y ait davantage de femmes dans des fonctions comme celle de présidente change-t-il le ton ou les priorités du débat législatif?

DS : Mon parcours en journalisme a eu plus d’influence sur ma façon de présider que le fait d’être une femme. Je suis une femme forte. Nous sommes toutes des femmes fortes, et je pense que c’est davantage notre personnalité qui nous permet de tenir la Chambre que notre genre. Mon expérience en journalisme télévisé fait que je suis très stricte sur le respect du temps. La plupart des gens ne savent pas ce que cela signifie de respecter le temps. Si vous avez une minute, en radiodiffusion, c’est une minute, pas une minute et demie, pas trois minutes. Les députés ont vite compris que j’allais appliquer les règles de notre Règlement en matière de temps.

Je les interromps à la seconde près. Je vais me lever au milieu d’un débat chargé d’émotion, et leur temps est écoulé. Maintenant, ils adorent cela, parce qu’ils savent exactement combien de temps quelque chose va durer, et ils adaptent leur intervention en conséquence. Pour moi, mon parcours en journalisme a eu beaucoup plus d’impact que le fait d’être une femme.

NR : Donna, j’allais dire exactement la même chose que toi. Le journalisme nous aide; nous avons en partie le même parcours professionnel, et tu as tout à fait raison.

Il est surprenant de constater que, lorsqu’on est capable de moduler sa voix, ce qui faisait partie de notre métier, on est aussi capable, dans une certaine mesure, de contrôler l’intensité des débats et le ton des collègues. C’est très, très subtil, selon le contexte. Je crois que je vois Danielle acquiescer.

DB : Je suis d’accord avec mes deux collègues. Vous parlez à trois femmes très fortes, mais il ne s’agit pas seulement de notre genre. Je crois que la diversité des expériences de vie enrichit les débats, les politiques, les textes législatifs et, au bout du compte, le gouvernement au service de la population.

Je dis toujours à mes enfants que, lorsque vous allez dans un musée et regardez de l’art abstrait, vous ne voulez pas être avec quelqu’un qui voit la même chose que vous. Si moi je vois un bateau, je veux que vous voyiez une guitare, ou des fleurs. Nous avons tous des expériences de vie différentes, nous avons tiré des leçons différentes de la vie et nous avons des perceptions différentes. C’est une bonne chose d’avoir cette diversité autour de la table. Donc, pour moi, il ne s’agit pas seulement du genre; il s’agit de toutes nos expériences de vie.

RG : Je dirais que la composition même du Sénat fait déjà une grande différence, et le fait d’ajouter une voix féminine à la présidence en double l’effet. Dans mes interventions, surtout lorsque les esprits s’échauffent dans la salle, je m’efforce de demeurer neutre et respectueuse, sans réagir impulsivement. Cette maîtrise aide à éviter l’escalade et à maintenir une atmosphère calme.

L’une de mes premières décisions illustre clairement mon approche. Lorsqu’un sénateur a soulevé une question de privilège au sujet d’attaques personnelles et d’accusations diffusées sur les médias sociaux, j’ai statué que ce type de comportement était inacceptable. Ma décision a eu un effet immédiat. Depuis, les débats sont devenus plus courtois, ce qui illustre l’efficacité d’un style de leadership collaboratif visant à changer les façons de faire.

CPR : Revenons maintenant au moment où vous vous êtes portées candidates à la présidence. Avez-vous prononcé un discours? Si oui, avez-vous mis en avant votre identité de femme et, sinon, pourquoi?

DB : Non, je n’ai pas prononcé de discours. Et si je l’avais fait, je n’aurais pas parlé du fait que je suis une femme dans ce discours. Je ne voudrais jamais ce poste parce que je suis une femme. Je veux ce poste parce que je suis forte, parce que je sais ce que je fais, parce que je suis capable de l’assumer, parce que je sais comment l’exercer. C’est pour cela que je veux ce poste. Je pense que la personne la mieux qualifiée devrait toujours obtenir le poste, et dans ce cas-ci, je pensais que c’était moi.

CPR : J’adore ça, merci!

DS : Nathalie?

NR : Je suis d’accord avec toi, Danielle. Ce n’est pas une question de genre; c’est une question d’expérience et de compétence.

Cependant, dans mon discours, j’ai tenu à rappeler à tous les élus et aux neuf millions de Québécois que je n’étais que la deuxième femme élue en 230 ans. Il est important de s’en souvenir, surtout que, dans tous les partis, on réclamait une femme à la présidence. Je voulais le rappeler, mais surtout leur dire que c’était le peuple qui le demandait. Les Québécois réclamaient davantage de femmes dans les postes de pouvoir.

Maintenant, c’est notre devoir, comme femmes en position de pouvoir, de faire en sorte que les plafonds de verre qu’on a brisés ne se reforment pas. La porte qui a été ouverte, celle par laquelle nous sommes passées, doit rester ouverte pour d’autres femmes. C’est notre devoir de nous en souvenir. Voilà.

RG : Puisque j’ai été nommée et non élue, je n’ai pas prononcé de discours dans le cadre de ma désignation. Cependant, mon identité de femme et de francophone se reflète dans la plupart de mes discours, de mes communications et de ma correspondance.

Par exemple, lorsque je m’adresse à mes collègues en français, je féminise délibérément les titres, en utilisant le terme « sénatrices » dans la salutation « Honorables sénatrices et sénateurs », plutôt que de tout regrouper sous le masculin « Honorables sénateurs ». Mon identité est au cœur de mes valeurs, et je tiens à ce qu’elle soit exprimée pleinement et authentiquement.

DS : Je ne me suis pas présentée en misant sur le fait que j’étais une femme. J’étais en lice contre une autre femme, donc, quoi qu’il arrive, l’une de nous serait devenue la première femme présidente.

Je viens du Nord de l’Ontario, j’ai grandi dans une petite ville de l’Ontario, et les grands centres urbains m’intimidaient. Si je ressentais cela, je suis certaine que je n’étais pas la seule. Je voulais qu’une partie de mon message consiste à rapprocher l’Assemblée des gens et les gens de l’Assemblée. Cela fait partie de ma vision d’en faire un lieu accueillant pour les gens de toute la province.

Mais je veux revenir sur ce que disait Nathalie. Maintenant que nous sommes là, il y a une responsabilité particulière.

Je n’ai jamais cru aux quotas. Mais si vous regardez la composition de mon bureau, ce sont toutes des femmes. Ce n’est pas intentionnel; ce sont simplement les personnes avec qui je me sens à l’aise. Et si je voyage, je préfère de loin voyager avec une femme qu’avec un homme, simplement parce que nous aurons probablement plus de choses en commun, par exemple pour décider où aller souper.

Naturellement, votre entourage finit par être composé de gens avec qui vous êtes à l’aise. Et je pense que les hommes n’excluaient pas toujours les femmes de façon intentionnelle. Je crois qu’ils vivaient probablement la même chose. Ils avaient davantage d’amis masculins. Ils s’entouraient donc de personnes avec qui ils savaient pouvoir travailler.

Maintenant, nous devons veiller à faire un effort réel pour reconnaître et soutenir les femmes. Nous devons tirer des leçons de ce que nos homologues masculins ont fait et commencer à nous soutenir mutuellement, ou continuer de le faire.

CPR : Certaines d’entre vous ici aujourd’hui sont aussi francophones, et vous occupez une position tout à fait particulière au croisement des identités de genre et linguistiques. De plus, ces deux identités sont sous-représentées dans le paysage politique canadien. Comment voyez-vous votre identité de femme francophone influencer votre manière de diriger et d’exercer la présidence?

NR : Trois d’entre nous viennent d’un milieu francophone : Raymonde, au Sénat, vient du Manitoba, une province qui compte historiquement une population francophone importante. Francine, au Nouveau-Brunswick, vient d’une province officiellement bilingue. Et moi, au Québec, qui est une province où le français est la langue officielle.

Parler français est extrêmement important pour moi; c’est au cœur de mon identité. Lorsque des Français sont venus s’établir ici et qu’avec les Premières Nations déjà présentes, ils ont créé la Nouvelle-France, cet héritage a contribué à façonner ce que nous sommes.

Je porte cet héritage en moi et, comme présidente, j’ai le devoir de le faire rayonner. C’est ce qui nous distingue, mais c’est aussi ce qui nous rend complémentaires lorsque, avec les colons britanniques, ces trois peuples ont fondé le Canada.

Mon héritage est très important pour moi. Donc, comme francophone, il est extrêmement important pour moi, dans la seule province officiellement francophone du Canada, de m’exprimer en français lors de mes entrevues avec des représentants internationaux. Et naturellement, si nous pouvons parler d’autres langues, tant mieux.

Il est important de rappeler cette réalité propre au Canada. Le Canada est un pays avec ses caractéristiques bien à lui, et le gouvernement fédéral doit tenir compte de chacune d’elles. Cela vaut pour les provinces maritimes, l’Ontario, le Québec, les Prairies et les provinces de l’Ouest.

Chaque province est importante. Elle a ses caractéristiques propres, que nous devons respecter.

RG : J’ai choisi de commencer et de terminer toute ma correspondance et tous mes discours, lorsqu’ils sont bilingues, en français, ce qui ne fait pas partie des usages parlementaires traditionnels. La signalisation et ma façon de présider les séances reflètent aussi ce désir d’équité.

Par exemple, j’alterne les langues lors de la récitation de la prière au début de chaque séance, afin d’assurer une représentation équitable. L’objectif est de donner une place significative aux deux langues officielles et de maintenir un juste équilibre entre elles.

Que ce soit dans mon rôle de sénatrice ou de présidente, cet engagement demeure central. En 2023, j’ai choisi de voter à l’étape de la troisième lecture en faveur du projet de loi C-13, qui visait à moderniser la Loi sur les langues officielles. J’étais la marraine de ce projet de loi au Sénat jusqu’à ma nomination comme présidente. Au Sénat, la présidente a la possibilité de voter et, lorsqu’elle choisit d’exercer ce droit, elle vote en premier. À la Chambre des communes, au contraire, le Président ne vote qu’en cas d’égalité des voix. Dans le cas du projet de loi C-13, j’ai décidé d’exercer ce droit parce que c’était un enjeu très important pour moi.

Dans mon rôle, la francophonie est une priorité. Je tiens à rencontrer les membres des communautés francophones en situation minoritaire et à consacrer du temps à comprendre leurs préoccupations et leurs points de vue. C’est aussi une priorité lors de mes rencontres avec les chefs de mission et pendant les visites internationales, afin de continuer à faire rayonner le français et les communautés francophones.

CPR : Qu’est-ce qui vous a le plus surprises dans la fonction de présidente?

DB : Certaines personnes pensent que, dès qu’on devient présidente, on sait tout; elles pensent que notre cerveau s’est transformé en Google. J’ai été très surprise, lorsque j’ai été élue, de voir à quel point de nombreux députés dépendent de la présidence pour obtenir les connaissances de base sur le fonctionnement de l’Assemblée. Cela m’a énormément surprise, parce que ce n’étaient même pas seulement les nouveaux élus qui venaient me voir pour obtenir de l’information.

Ce qui m’a aussi surprise, c’est qu’on assume presque un rôle maternel auprès de certains députés. Pas de tous, mais certainement de certains d’entre eux. Ce sont les deux choses qui m’ont le plus surprise, je dirais.

DS : Comme je l’ai dit plus tôt, je m’attendais à ce que ce soit beaucoup plus solitaire. Mais j’ai complètement changé cette perception, et c’est devenu un rôle très accueillant.

RG : Les responsabilités diplomatiques ont été l’aspect le plus inattendu de mon rôle.

La complexité de la géopolitique représente un défi constant. Il faut demeurer à jour dans un contexte international en évolution constante, comprendre des enjeux souvent très complexes et être en mesure d’exercer une diplomatie efficace sur la scène internationale. J’avais déjà entrevu l’importance de ce travail avant même le début de mon mandat, notamment lors d’une mission diplomatique avec mon prédécesseur, le président George J. Furey.

Depuis, je comprends maintenant toute l’ampleur de mes responsabilités. J’y prends plaisir et je me sens de plus en plus à l’aise avec cet aspect de mon rôle.

Enfin, les questions de sécurité font désormais partie intégrante de mon quotidien. Les changements dans mes habitudes peuvent parfois être surprenants, voire déstabilisants, et exigent un niveau de prudence accru, particulièrement sur la Colline. C’est devenu une réalité inhérente à la fonction.

NR : Ce qui me surprend le plus, c’est la créativité de mes collègues de l’opposition, et même du gouvernement, pendant les périodes de questions. Comment parviennent-ils à maintenir le décorum? Nous avons un lexique de mots interdits, et ils doivent respecter les règles tout en débattant.

Ils doivent donc faire preuve d’une grande créativité et d’une grande originalité. C’est ce qui me surprend le plus. Les voir, jour après jour, s’affronter sur les idées, mais avec autant d’originalité, c’est impressionnant. Je suis là pour faire en sorte que tout se déroule bien, mais j’admire leurs capacités.

CPR : Les femmes en politique au Canada font généralement l’objet d’un examen médiatique accru. Quelle a été votre expérience avec les médias, et comment cela a-t-il influencé votre façon d’aborder votre rôle ou d’entrer en contact avec la population?

DS : J’entretiens une très bonne relation avec les médias. Je pense que cela vient simplement du fait que j’en connais beaucoup depuis des années, et que j’ai travaillé avec plusieurs d’entre eux. Ils ont été plutôt bons. Rien de trop critique; généralement, ils sont très favorables. Bien sûr, cela ne veut pas dire que cela restera toujours ainsi. [Rires]

Mais lorsque j’étais à la télévision comme journaliste et lectrice de nouvelles, comme femme à la télévision, j’étais exposée à des critiques féroces. Comparativement, c’est une promenade de santé. Les commentaires que je recevais à l’époque : « Je déteste vos cheveux, vos boucles d’oreilles ne sont pas de la bonne taille, qu’est-ce que vous portez? Vous êtes grosse, vous êtes plus maigre… » Maintenant, avec les médias sociaux, plus ou moins tout le monde y passe.

NR : Je vais réagir à ce que Donna vient de dire. Votre question porte sur le discours médiatique sexiste à l’égard des femmes en politique au Canada.

Eh bien, au Québec, j’ai travaillé avec la plupart des journalistes et, dans certains cas, j’ai même été la patronne de certains d’entre eux. On n’observe pas, au Québec, de discours médiatique sexiste envers les femmes politiques.

La vie politique est dure. Et pour les femmes comme pour les hommes, ce n’est pas un long fleuve tranquille. Cela dit, je pense, et je touche du bois en disant cela, que j’ai la même relation avec les médias que Donna. C’est une bonne relation. Là où il faut être prudent, et où tout le monde est victime, c’est avec les médias sociaux, la désinformation, l’intelligence artificielle, les fameuses fausses nouvelles. Là, tout le monde perd. Les hommes comme les femmes.

DB : Je suis d’accord avec tout ce que Nathalie a dit. Il faut être prudent, que l’on soit présidente, ministre ou députée dans l’opposition ou du côté du gouvernement. Je ne veux pas blâmer la COVID-19 ni quoi que ce soit du genre. On dirait simplement que, chaque année, cela empire un peu. Je ne sais pas si mes collègues ressentent la même chose, mais il y a parfois une forme d’agressivité, presque de violence verbale.

J’entretiens une excellente relation avec les journalistes que je connais; mais, encore une fois, je fais très attention à tout ce que je fais.

RG : La très grande majorité des messages que je reçois sur les médias sociaux sont positifs. Ces plateformes me permettent de mettre en valeur le travail accompli au quotidien, particulièrement sur le plan diplomatique. Elles sont également un important moyen de maintenir des liens étroits avec les groupes communautaires et de rester en contact avec le Manitoba, la province que je représente.

Cela dit, je demeure très consciente de la nécessité de préserver et de défendre les valeurs du Sénat. La neutralité doit aussi se refléter dans l’espace médiatique. À cet égard, je me considère comme une gardienne de l’institution, déterminée à en préserver l’intégrité et la crédibilité.

Le journalisme joue un rôle essentiel dans notre système démocratique, et j’entretiens une bonne relation avec les membres de la Tribune de la presse. Cela dit, la retenue demeure au cœur de mon approche médiatique. Depuis le début de mon mandat, j’ai accordé environ une entrevue par année. Toutefois, lorsque mon bureau reçoit des demandes des médias, il est important que mon équipe y réponde avec franchise, transparence et diligence. Dans l’ensemble, mon expérience avec les médias a été plutôt positive.

CPR : L’une des valeurs fondamentales de la présidence, dans la plupart des administrations, est la neutralité politique. Comment faites-vous pour maintenir une position neutre, surtout lorsque vous avez déjà participé à des activités partisanes? Avez-vous rencontré des difficultés à conserver cette neutralité?

RG : J’ai été nommée sénatrice indépendante en 2016, dans le cadre de la première cohorte de sénateurs nommés par l’intermédiaire d’un nouveau processus plus transparent et indépendant.

Tout au long de ma carrière professionnelle, je n’ai jamais été active en politique, ayant occupé les fonctions d’enseignante, de directrice d’école et de rectrice de l’Université de Saint-Boniface. Par conséquent, l’esprit partisan n’a jamais fait partie de ma vie.

J’ai toujours exercé mon droit de vote, et mes préférences ont changé au fil du temps, mais je n’ai jamais contribué activement à un parti politique dans le but de lui permettre d’obtenir ou de conserver le pouvoir. Mon indépendance est centrale, tant dans mon rôle de sénatrice pour le Manitoba que dans celui de présidente du Sénat.

NR : Au Québec, dans le rôle de présidente, nos lois et nos règlements nous empêchent de participer à toute activité partisane. Ainsi, la présidente, qui fait partie d’un caucus, dans ce cas-ci le gouvernement, n’en fait plus partie.

Je n’assiste plus au caucus. Je ne suis plus membre du Conseil des ministres. Je ne participe plus aux congrès ni aux assemblées du parti. Il y a un devoir de neutralité.

DB : En Nouvelle-Écosse, ce n’est pas le cas. La présidente assiste au caucus, mais pas juste avant ni pendant la séance.

Je compartimente les choses. J’ai été élue sous la bannière progressiste-conservatrice. Je suis une députée progressiste-conservatrice. Mais, lorsque je porte mon chapeau de présidente, je suis la présidente, et je mets de côté ces liens, ces amitiés et la politique partisane. Comme présidentes, nous avons des règles strictes à suivre. Nous devons nous assurer que les députés les respectent. Si vous appliquez ces règles, vous êtes non partisane.

DS : Je dirais qu’à l’intérieur de la Chambre, si vous appliquez les règles équitablement, cela se passe bien. Et, peu importe la décision rendue, quelqu’un dira toujours que ce n’est pas juste. Mais si l’on examine objectivement mes décisions, je dirais qu’elles sont très, très constantes.

Comme Nathalie, je n’assiste pas au caucus, je ne participe à aucun événement partisan. Je suis très prudente, même en ce qui concerne les événements dans ma propre circonscription. Si un ministre s’y présente, je dois faire très attention. Il y a des exceptions. S’il s’agit d’un événement de la Chambre de commerce, j’y vais. S’il s’agit de consultations avant le budget, je veux encore y participer comme représentante de la population. C’est là que cela devient délicat pour moi : trouver l’équilibre entre mon rôle de présidente et celui de représentante de mes électeurs. Mon argument est toujours le suivant : « J’ai l’oreille de tous les ministres et du premier ministre. Ils me respectent comme présidente. »

CPR : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui souhaitent faire carrière en politique?

DS : Cela ne me dérange pas de commencer. Je dirais que, si vous n’avez pas la couenne dure, n’y allez pas; du moins, pas sur la ligne de front. Il existe beaucoup de fonctions dans les coulisses que les femmes peuvent envisager si elles n’ont pas la peau très dure. Mais la politique est un sport de combat, et il faut être prête à faire beaucoup de sacrifices.

Par exemple, si vous voulez fonder une jeune famille, personnellement, je n’aurais pas pu me présenter à une élection quand mes enfants étaient très jeunes. Mais je vois aussi beaucoup de jeunes mamans extraordinaires.

Il faut s’y engager les yeux grands ouverts, parce qu’il n’est pas facile d’avoir tout juste accouché et de revenir ensuite siéger à la Chambre. Nous avons eu une députée qui était de retour à la Chambre seulement trois semaines après avoir donné naissance. J’étais sous le choc. C’est une mère incroyable. C’est son troisième enfant et elle est tout simplement remarquable. Donc certaines femmes peuvent le faire; mais assurez-vous simplement de vous lancer en toute connaissance de cause.

J’aimerais aussi dire une dernière chose, si je peux. J’aime vraiment ces femmes, et Francine Landry, qui n’a pas pu être ici, et je suis certaine que ce sera aussi vrai pour Yvonne Clark, qui vient tout juste d’être élue présidente au Yukon. J’ai énormément de respect pour elles. J’ai tellement appris lorsque nous avons eu l’occasion de nous réunir. Cela a été l’un des plus beaux aspects du peu de temps où j’ai été présidente, et je le dis du fond du cœur. Vous êtes devenues de vraies mentores pour moi.

NR : Oh, c’est tellement gentil.

DS : Vraiment. Vraiment.

RG : Je crois qu’il est important que les jeunes femmes s’engagent tôt, que ce soit par le bénévolat, en adhérant à des associations ou même en participant à la vie politique, si cela les intéresse. Participer à des activités comme les parlements jeunesse, appuyer des causes qui leur tiennent à cœur… agir avec authenticité. Ce sont autant de façons d’apprendre et de s’engager.

Il est aussi essentiel de se rappeler que les hommes ne sont pas nos adversaires : l’égalité est un enjeu de société, et nous la construisons ensemble, hommes et femmes, sur tous les sujets, y compris ceux liés aux inégalités entre les genres. L’égalité ne sera pas atteinte dans l’opposition, mais dans la collaboration.

Dans des milieux traditionnellement dominés par les hommes, le leadership des femmes suppose souvent de choisir judicieusement ses combats. Il est important de réfléchir à la façon dont on s’exprime. Il faut reconnaître ses propres limites. Savoir s’ajuster est un signe de force et de maturité.

Les femmes sous-estiment parfois leurs capacités ou doutent d’elles-mêmes. Nous ne devrions jamais sous-estimer notre valeur ni l’incidence que nous pouvons avoir.

NR : Alors, quel conseil donnerais-je aux jeunes femmes qui veulent faire carrière en politique? Mon conseil est celui-ci : si vous êtes vraiment passionnée, si vous voulez vous lancer, faites-vous confiance et allez-y. Lancez-vous, n’hésitez pas. Ensuite, demandez conseil autour de vous, et à d’autres femmes. Appelez votre députée, si vous en avez une, appelez votre présidente, téléphonez-leur, demandez-leur conseil : elles vous en donneront, j’en suis convaincue.

Ah oui, demandez aussi à des hommes politiques de vous donner des conseils, parce que, comme je l’ai dit, il faut être deux. Avec des collègues masculins qui comprennent que nous réussirons ensemble, que les hommes et les femmes auront de meilleurs gouvernements, que nous accomplirons vraiment quelque chose de bon, et avec les femmes généreuses qui viennent de dire des choses si justes.

Et Donna, tu as raison. Ce n’est pas pour tout le monde. Ce n’est pas pour toutes les femmes, et je dirais que ce n’est pas pour tous les hommes non plus. C’est un travail qui exige de l’engagement. C’est une fonction essentielle dans une collectivité. Mais si vous avez la passion… faites-vous confiance, allez-y.

Et, pour ajouter à ce que Donna disait, les femmes présidentes au Canada, qui vivent les mêmes choses, même à distance, peuvent s’entraider.

Nous pouvons inspirer d’autres femmes à faire le saut, aider d’autres femmes à avancer. Et mesdames, vous êtes pour moi une source d’inspiration, et j’ai très hâte de vous revoir en personne.

DB : C’est tellement vrai. Je me suis profondément attachée à ces femmes. Je les adore profondément, et il m’arrive d’aller en cachette sur YouTube ou Facebook pour voir ce qu’elles font. Il y a une distance géographique, donc elles ne sont pas tout près. Mais elles sont inspirantes.

Pour ajouter mon conseil aux jeunes femmes intéressées par la politique, je dirais : n’ayez pas peur. La seule chose à craindre, c’est la peur elle-même. Restez toujours honnêtes. Et même s’il faut avoir la peau dure, ne prenez pas les choses personnellement. Les gens ne vous en veulent pas personnellement; ils réagissent à l’enjeu, et ils se défoulent sur vous.

Enfin, lancez-vous en politique pour les bonnes raisons : pour aider les gens, pour contribuer à bâtir une meilleure province et un meilleur pays, et restez fidèles à cet engagement.

Si vous sentez que cet idéal s’effrite, prenez un moment pour faire un examen de conscience et demandez-vous : « Pourquoi est-ce que je deviens cynique? Est-ce que je suis là depuis trop longtemps? » Et essayez de corriger cela. Si vous n’y arrivez pas, quittez la politique, parce que ce travail consiste à aider les gens.

CPR : Merci infiniment. Honnêtement, cette discussion a été extrêmement enrichissante, franche et sincère, et je me considère vraiment privilégiée d’avoir pu m’entretenir avec vous.

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