« Sauvez le castor pour le Canada » : Légiférer sur un symbole national, 1975
Colin M. Coates
En 1975, après une campagne publique concertée, le castor est devenu un symbole national de la souveraineté canadienne. En l’espace de quelques semaines, à la suite de renseignements selon lesquels New York pourrait faire du rongeur semi-aquatique un symbole de l’État, plus de 13 000 lettres, cartes postales et signatures sur des pétitions ont afflué pour appuyer la tentative d’un jeune député progressiste-conservateur de sauver le castor pour le Canada. Appuyée par tous les partis à la Chambre des communes, la proposition est devenue loi le 24 mars 1975. La reconnaissance officielle a été accordée à un nombre limité de symboles au Canada; il y a, entre autres, le drapeau national et l’hymne national (par définition) et les sports d’été et d’hiver du pays (crosse et hockey). Alors que le parti au pouvoir a proposé certaines de ces lois, comme celle sur le drapeau national, d’autres ont été adoptées à la suite de projets de loi, lesquels aboutissent rarement au sein du système parlementaire canadien. Dans cet article, l’auteur évalue comment cette campagne législative révèle des caractéristiques du nationalisme canadien dans les années 1970, une période volatile, ainsi que certaines des interprétations populaires de la portée potentielle de l’action gouvernementale.
Colin M. Coates est professeur d’études et d’histoire canadiennes à l’Université York.
1. L’attaque américaine contre le castor
L’événement qui a précipité l’adoption du castor1 comme symbole officiel du Canada s’est produit dans l’État de New York. En 1974, le département d’État de la Conservation de l’environnement a recommandé à l’Assemblée législative d’adopter le castor comme mammifère d’État officiel, aux côtés de l’omble de fontaine comme poisson d’État. À l’appui de cette proposition, H. Wayne Trimm, directeur artistique de The Conservationist, la publication officielle du Département, a évoqué le rôle historique de l’animal en faveur de l’établissement des Européens. Le castor était représenté sur le premier sceau de l’État de New York et dans le nom néerlandais de la capitale de l’État, Albany, qui était Beverwyck. De plus, il incarnait des traits humains attrayants en tant qu’« animal industrieux, ce qui n’est pas un trop mauvais symbole de nos jours » [traduction], a déclaré Trimm. La publication mentionnait également le caractère monogame de l’animal. S’ils étaient adoptés, le castor et l’omble de fontaine allaient se joindre à d’autres symboles de l’État, c’est-à-dire l’érable à sucre, le rosier sauvage, le merle bleu et le grenat. Comme la nouvelle de cette proposition figurait à la page 41 de l’édition dominicale du New York Times, elle n’était pas une manchette2.
Les Canadiens n’ont pas réagi à cette proposition initiale, mais lorsque la nouvelle s’est répandue voulant que le sénateur Bernard Smith, président du Comité sénatorial sur la conservation et les loisirs, avait l’intention de présenter la loi appropriée, conformément à la recommandation du Département, les Canadiens ont commencé à s’intéresser à la question3. L’éthologue Hope Ryden a alors publié une histoire naturelle détaillée du castor, apportant son soutien au projet de loi le désignant comme mammifère officiel de l’État. Reconnaissant que le castor avait presque disparu de l’État, elle abordait l’histoire de la traite des fourrures dans la région et faisait état des habitudes et des capacités de l’animal. Elle dressait aussi le portrait d’une personnalité à la Grey Owl, Dorothy Richards, qui élevait des castors sur sa propriété dans le Nord de l’État de New York. Elle concluait son récit en détaillant les caractéristiques louables de l’animal : « en plus d’être propre, d’avoir bon caractère et d’être intelligent, sociable, coopératif, adaptable et travailleur, le castor sait tout faire. C’est un bûcheron, un ingénieur en hydraulique, un charpentier, un constructeur de canaux, un maçon, un coiffeur et, sans doute, une douzaine d’autres choses auxquelles je n’ai pas pensé. Quel autre animal est si qualifié pour personnifier un peuple aussi diversifié que nous le sommes4 » [traduction]. Plus tard, les Canadiens allaient souligner certaines de ces caractéristiques pour justifier leur choix de l’animal comme symbole national. Quelques jours après la publication de l’article de Ryden et incités par les journalistes, les politiciens canadiens ont commencé à revendiquer le castor comme symbole.
2. La réponse du Canada
Le journaliste Mark Bonokoski du Toronto Sun, l’un des premiers membres des médias à avoir remarqué l’initiative américaine, a communiqué avec le bureau de l’ancien premier ministre John Diefenbaker pour obtenir des commentaires. L’adjoint exécutif de Diefenbaker, Keith Martin, a raconté l’affaire à son ami, le député progressiste-conservateur Sean O’Sullivan (Hamilton-Wentworth), âgé de 22 ans. Martin a incité O’Sullivan à soulever la question lors de la période de questions à la Chambre des communes. « Cela attirera l’attention de tout le monde! » [traduction], a assuré Martin au jeune député5. Il avait raison.
L’avant-dernière journée de séance avant le congé de Noël, la période des questions était dominée par des questions liées à la criminalité, à la politique des transports et à des insultes racistes adressées au député progressiste-conservateur Lincoln Alexander6. Le secrétaire d’État Hugh Faulkner étant absent de la Chambre, O’Sullivan a choisi d’écrire immédiatement au ministre, l’exhortant à agir par la voie diplomatique et à dissuader les législateurs de New York d’aller de l’avant. Il a également recommandé à Faulkner d’accorder « un certain statut officiel » au castor pour en faire « l’un des symboles du riche patrimoine du Canada7 » [traduction]. O’Sullivan s’est également entretenu avec le secrétaire parlementaire de Faulkner, Gustave Blouin (Manicouagan), qui s’est dit surpris que le Parlement n’avait pas déjà reconnu le castor comme « emblème national8 ». De fait, les dossiers du secrétaire d’État contiennent une série de lettres, remontant jusqu’aux années 1930, s’enquérant du statut officiel du castor comme symbole canadien9.
Faulkner n’a répondu officiellement à la lettre d’O’Sullivan que le 5 février 1975. Sa réponse était prudente, mais logique, se lisant comme suit : « même si le castor devait devenir officiellement le symbole national du Canada en vertu de l’article 9 de la Loi sur les marques de commerce, il n’y a aucune action en justice qui pourrait être intentée contre l’État de New York pour empêcher cet État de l’utiliser comme emblème10 » [traduction]. La formulation était tirée directement d’une note de service antérieure présentée par Jean Boucher. Cette note de service accompagnait l’ébauche d’une lettre adressée au secrétaire d’État aux Affaires extérieures, dans laquelle on trouvait les termes qui auraient pu servir à signifier une protestation modérée aux États-Unis et au gouvernement de New York. Faulkner n’a jamais envoyé cette lettre à son collègue11. Il était évident que le secrétaire d’État ne s’intéressait pas beaucoup à cette question. Dans une lettre adressée aux élèves d’une école primaire quelques semaines plus tard, Faulkner a déclaré : « Certains Canadiens sont flattés que l’État de New York envisage d’honorer le castor comme les Canadiens l’ont fait dans le passé et continuent de le faire aujourd’hui12 » [traduction]. Cette réponse n’était pas au diapason des lettres que son bureau avait reçues.
La question commençant à prendre de l’ampleur, O’Sullivan s’est rendu compte qu’il avait l’occasion d’améliorer son profil politique. Comme ses mémoires l’ont rappelé plus tard, dans des termes qui évoquent la rhétorique qu’on entendait alors, O’Sullivan voyait le potentiel de cette affaire : « le castor était sur le point d’être kidnappé par des Américains13 » [traduction].
Après avoir lui-même répandu la nouvelle, Bonokoski lui a consacré un article, le 20 décembre, dans lequel il mettait ses lecteurs en garde contre la loi que New York se proposait d’adopter. Avec un jeu de mots typique de la couverture que la presse accorderait à l’affaire, Bonokoski a écrit que « New York travaille comme un castor à voler notre emblème » [traduction]. Quelques jours plus tard, la radio de la CBC s’est saisie de l’affaire. L’émission As it Happens a lancé une pétition publique, demandé à un quatuor de cors français de jouer une ode au castor, et apporté dans le studio un vrai castor, lequel a uriné sur l’animateur Alan Maitland14.
3. Participation du public
Malgré des avertissements sévères contre l’impérialisme culturel américain, le ton du débat était souvent humoristique. La réaction du public a été vaste et rapide. Des milliers de lettres et de signatures de pétitions ont afflué. Un grand nombre de celles-ci étaient adressées à la CBC, mais O’Sullivan et d’autres députés en ont reçu. Quelques centaines se sont retrouvées dans les dossiers du secrétaire d’État. Le ministre Faulkner ne s’intéressant pas personnellement à la question, c’est son personnel qui a répondu avec soin, quoique toujours avec les mêmes formules, aux intervenants qui avaient fourni leur adresse postale.
Étant donné l’absence de frais d’affranchissement pour la correspondance avec les députés, il est compréhensible que de nombreux Canadiens choisissent de communiquer par la poste leurs opinions politiques aux représentants élus. Cependant, il est difficile de comparer l’ampleur de la mobilisation du public dans cette affaire avec celle constatée dans d’autres dossiers15. Mark Starowizc, producteur de la CBC, s’est souvenu de « gros sacs de toile remplis de pétitions16» [traduction], laissant entendre que le soutien du public à l’officialisation du castor comme symbole national était notable et fort, voire lourd à gérer pour les destinataires.
Le soutien a pris de nombreuses formes : des signatures sur des pétitions conçues à la hâte, quelques mots sur des cartes postales, des lettres plus longues avec des arguments réfléchis, des croquis de castors et des poèmes. Des personnes ont rédigé, polycopié et distribué des pétitions. Des pétitions intitulées « Que le castor reste canadien » provenaient, entre autres, de 100 Mile House, en Colombie-Britannique, d’Edmonton, d’Acton, en Ontario, de Saint John, au Nouveau-Brunswick, d’Ottawa et du premier étage de North Eaton House, à l’Université Acadia17. L’une des pétitions admettait avec déférence que tous les signataires n’étaient pas en âge de voter, mais l’expéditeur espérait tout de même qu’elle serait prise en considération, vu l’urgence de la question : « nous ne pouvons pas attendre jusqu’à ce que nous puissions voter. Et nous pensons que cela nous concerne puisque cette perte nous touche18 » [traduction]. La majorité des lettres étaient rédigées à la main, et les pétitions étaient plutôt improvisées, ce qui démontrait une vague de soutien populaire à la proposition parmi des personnes qui n’auraient peut-être pas autrement participé ordinairement au débat politique.

Des 284 lettres et pétitions auxquelles il est possible d’attribuer un emplacement géographique, une forte majorité provenait de l’Ontario (figure 1). Mais des lettres ont été transmises depuis toutes les provinces, sauf l’Île-du-Prince-Édouard. Une venait du Yukon. La portée nationale de As It Happens au Canada anglophone explique probablement l’intérêt manifesté d’un océan à l’autre. De nombreux auteurs faisaient d’ailleurs référence précisément à l’émission de la CBC.

En outre, certains enseignants ont constaté qu’il existait, de toute évidence, une occasion de faire participer leurs élèves au débat civique et au processus politique. Des classes entières de l’école secondaire du district Centre Dufferin, à Shelburne, en Ontario, de l’école secondaire Fisher Park, à Ottawa, de l’école secondaire W.D. Lowe, à Windsor, en Ontario, et de l’école primaire Curling, à Curling, à Terre-Neuve-et-Labrador, ont envoyé leurs pétitions et leurs observations. C’était probablement la première fois que ces jeunes citoyens écrivaient au Parlement canadien. Un groupe de l’école St. John’s, à Kitchener, a fait part de ses opinions, sans doute orientées par une unité d’enseignement sur le castor. Une jeune élève a justifié son soutien en soulignant que le castor « fournit des maisons et des lieux de reproduction pour la faune, et leurs barrages aident à contrôler les inondations, en plus d’empêcher le sol d’être entraîné par les eaux19 » [traduction].
Si la plupart de leurs camarades de classe défendaient la cause du castor, certains dissidents ont exprimé leur préférence pour d’autres animaux emblématiques. Un élève, ne trouvant le castor ni beau ni agile, a recommandé le lynx, et il craignait que les Américains ne soient contrariés si les Canadiens insistaient pour faire du castor un symbole20. Les adultes pouvaient avoir la même préoccupation. Dave Bayus, d’Oshawa, a écrit à son député local, Ed Broadbent, pour faire valoir que le « castor est un parent de la famille des rats, un rongeur, qui n’a pas vraiment d’autre utilité que fournir des peaux aux trappeurs. En fait, il est laid21 » [traduction]. Kenneth A. Benson, de Toronto, a soutenu que l’État de New York avait une revendication historique raisonnable en ce qui concerne le castor22. Mais ces opinions contraires étaient très minoritaires.
Les lettres aux députés étaient presque exclusivement rédigées en anglais, même lorsque l’auteur était francophone. Les années 1970 étaient une période caractérisée par des relations parfois tendues entre les anglophones et les francophones, particulièrement chez les francophones qui exprimaient des points de vue différents sur l’utilisation de leur langue seconde. Quelqu’un, vraisemblablement au bureau du ministre (il semble peu probable que cela ait pu se produire au bureau de poste), a griffonné EN FRANÇAIS ÉCŒURANT sur de brèves observations en anglais clairement écrites par des francophones, en l’occurrence quatre cartes postales envoyées par différents membres de la famille Gautier de Hull (Gatineau). Une pétition intitulée « Veuillez ajouter ces noms au projet de loi émanant d’un député s’intitulant Sauver le castor » [traduction] a été présentée par les « élèves de 5e année » d’une école inconnue. La pétition était en anglais, mais la plupart des 129 signatures portaient des noms canadiens-français23. L’une des rares interventions en français a été faite par Marc Morin, de Rockwood, en Ontario, qui a appuyé le projet de loi d’O’Sullivan parce que « le castor [est] l’une de nos dernières ressources naturelles qui soient encore de propriété canadienne24 ». La réponse type qui lui a été envoyée, signée par Pierre Forget, membre du personnel, était rédigée en anglais.
D’habitude, l’intervention ne faisait que confirmer l’appui au projet de loi sur le castor. Mais certains auteurs ont fourni des raisons plus détaillées. Emportés par la campagne médiatique, ils insistaient sur l’urgence d’agir : si le Canada déclarait que le castor était un symbole national, cela empêcherait les Américains de faire de même. À la base de cette logique se trouvait probablement une croyance dans le fondement juridique des marques. Les lettres laissaient entendre que si le Parlement canadien adoptait le castor comme symbole national, aucun autre gouvernement ne pourrait le faire25. À l’inverse, si les Américains adoptaient leur loi en premier, les Canadiens perdraient leur chance de considérer le castor comme un symbole national. Ce n’était manifestement pas le cas, comme le ministre l’avait reconnu, mais les discours de l’époque encourageaient une telle perspective. Quelques correspondants ont souligné de quelles façons particulières le castor était déjà un symbole. Quelques semaines avant la présentation du projet de loi d’O’Sullivan, une des premières personnes à écrire sur le sujet, Paulette Rousseau, de Sault Ste. Marie, a fait valoir que la pièce de cinq cents était en danger, écrivant que « nous avons probablement investi des millions de dollars dans la frappe de pièces de cinq sous avec le castor dessus. Veuillez sauver notre castor! Assurez-vous qu’il demeure Canadien26 » [traduction]. De fait, après l’adoption du projet de loi, certains Canadiens ont exprimé des préoccupations au sujet des droits d’auteur. Le greffier municipal de Saint John, au Nouveau-Brunswick, a écrit au député progressiste-conservateur représentant une circonscription voisine pour confirmer « le droit de la Ville de Saint John de continuer à utiliser le castor sur son écusson27 » [traduction].
Certains auteurs de lettres ont insisté sur les qualités intrinsèques du castor, du moins sous la forme anthropomorphe où elles sont souvent exprimées. Steve Rodney, d’Ottawa, a écrit que le castor « représente l’assiduité, la compétence et le travail acharné. Si nous perdons le castor, nous perdrons le symbole le plus ancien et le plus précieux de notre culture canadienne28 » [traduction]. Chuck Meagher, de Medicine Hat, en Alberta, a rappelé l’importance historique du castor, indiquant qu’il « représente l’éthique compétitive du commerce des fourrures qui a donné naissance à cette nation29 » [traduction]. Mais, de manière surprenante, relativement peu d’auteurs ont fait référence aux caractéristiques de l’animal ou l’ont lié à un rôle historique précis; sans aucun doute, beaucoup d’entre tenaient ces attributs pour acquis.
L’argument principal était simplement que le castor était déjà un symbole canadien et que, par conséquent, il devrait le rester à l’avenir. Bien qu’il s’agisse essentiellement d’un argument circulaire, c’était la raison la plus convaincante d’appuyer le projet de loi. Mary Edith Garniss, de Wingham, en Ontario, a confirmé ce point de vue, indiquant que « le castor a toujours été officieusement l’emblème du Canada, puisqu’il fait partie de notre faune naturelle. Par conséquent, il devrait être adopté officiellement par le gouvernement fédéral canadien avant d’être volé par notre voisin. La domination américaine au Canada est déjà trop importante pour qu’on permette en plus qu’on nous prenne nos symboles30 » [traduction]. Pour Ken Valline, de North Vancouver, « le castor au Canada est comme les joyaux de la Couronne en Angleterre31 » [traduction].
Certains correspondants, non contents d’exprimer leurs points de vue sur la question du castor, en ont profité pour se prononcer sur l’état du pays, son évolution historique et ses enjeux contemporains. Par exemple, Phyllis Crampton, de Hamilton, probablement consciente qu’elle écrivait à un très jeune député, s’est plainte du manque de nationalisme chez les jeunes Canadiens : « pourquoi les jeunes des écoles n’apprennent-ils pas aujourd’hui à être fiers du Canada dans son ensemble; ils le méprisent, mais sont bien heureux d’en retirer tout ce qu’ils peuvent en échange de rien32 » [traduction]. En plus d’offrir son « soutien entier » au projet de loi, Nora Gleeson, de Chalk River, en Ontario, a ajouté qu’elle était « également en faveur du rétablissement de la peine de mort pour les meurtriers33 » [traduction].
Mais les arguments clés étaient liés aux attitudes envers les États-Unis et, dans la mesure où les lettres révèlent les positions idéologiques des auteurs, elles montraient que les gens de gauche et de droite s’entendaient sur leurs attitudes envers leur voisin du Sud. Puisqu’on était à une période peu après la fin de la guerre du Vietnam et la démission de Richard Nixon, et vu les inquiétudes concernant l’empiètement des États-Unis sur le Canada, de nombreux auteurs, comme O’Sullivan l’a indiqué, pensaient que les Américains volaient le castor canadien. Il est peu probable que si la Suède, par exemple, avait exprimé le désir de désigner le castor comme son animal national, le résultat aurait été le même. Mais l’État de New York occupait une place bien différente dans la conscience canadienne. Bon nombre d’auteurs ont parlé en termes négatifs des États-Unis. En ce sens, la question du castor est devenue une métaphore de l’impérialisme américain au Canada, et les correspondants ont eu recours à des images évoquant la criminalité et la domination économique. Sharon Metcalfe, d’Almonte, en Ontario, a écrit que « les Yankees essaient de voler notre symbole34 » [traduction]. Un certain M. Nadeau pensait que si le gouvernement canadien agissait rapidement, les Américains ne seraient pas en mesure d’adopter le même symbole, indiquant que « les Américains peuvent toujours trouver un substitut. (Nous suggérons un rat.) » [traduction]. La lettre était signée, « quelques Canadiens patriotes35 » [traduction]. Charles Hackland s’est plaint de la rapacité américaine : « Les Américains ont retiré beaucoup de choses du Canada, peut-être plus qu’ils n’y ont droit. Ils continueront à le faire tant que notre gouvernement n’y mettra pas un terme36 » [traduction]. De Mississauga, on a formulé une plainte semblable : « Ne laissez pas les Yankees tout nous voler. Ils ont déjà nos terres, nos entreprises, notre pétrole, notre eau et autres. NE les laissez PAS prendre notre CASTOR37 » [traduction]. Le fait que c’était un État américain qui tentait d’adopter le symbole a été un des éléments clés qui ont provoqué cette réaction canadienne profondément ressentie.
4. Projets de loi émanant d’un député
En théorie, le gouvernement aurait pu se charger de présenter un projet de loi pour confirmer que le castor est un symbole officiel du pays. Mais le secrétaire d’État s’est rendu compte qu’une loi n’empêcherait pas New York de déclarer ses propres intentions, et son personnel n’a pas pensé au départ que la question susciterait tant d’attention38. O’Sullivan a donc pu faire sienne la question du castor.
À la fin de janvier 1975, O’Sullivan a eu l’occasion de présenter son projet de loi émanant d’un député. Mais le député de Hamilton n’a pas été le premier à songer à présenter un projet de loi pour reconnaître le castor. Le 15 octobre 1974, son collègue progressiste-conservateur de Parry Sound–Muskoka, Stan Darling, avait déposé le projet de loi C-331, qui prévoyait « un emblème national pour le Canada39 ». Le projet de loi déclarait que le castor serait l’emblème officiel du Dominion du Canada40 mais, comme c’était souvent le cas pour les projets de loi d’initiative parlementaire à l’époque, il est mort au Feuilleton après avoir franchi l’étape de la première lecture. Darling s’est rappelé avoir retiré son projet de loi pour permettre à O’Sullivan de présenter sa version, mais O’Sullivan ne le mentionne pas dans ses mémoires. De plus, Darling n’a pas appuyé le projet de loi d’O’Sullivan lorsqu’il a été présenté au Parlement; cette tâche a incombé plutôt à un autre député d’arrière-ban, Joe Clark (Rocky Mountain).
Au cours des années 1970 (figure 2), les projets de loi d’initiative parlementaire qui devenaient des lois visaient habituellement à changer le nom d’une circonscription (par exemple, de « Bruce » à « Bruce-Grey »), une question de toute évidence locale mais qui nécessitait le consentement du Parlement. Des projets de loi occasionnels de nature technique ont également obtenu le soutien nécessaire pour en assurer l’adoption. Par exemple, en 1975, John Reid (Kenora-Rainy River) a fait adopter à la Chambre un projet de loi modifiant la date de construction énoncée dans la Loi sur l’Administration du pont Fort-Falls41. Les lois à visée symbolique, comme le projet de loi sur le castor, étaient rares au cours des années 1970. Parmi des exemples plus récents, mentionnons le projet de loi analogue qui a fait du hockey et de la crosse les sports officiels d’hiver et d’été du Canada en 1994. Les tentatives précédentes de faire du hockey le sport officiel du Canada avaient échoué lorsque les partisans de différents sports s’y étaient opposés. Mais un compromis plutôt improbable a été trouvé en 1994 entre le parrain néodémocrate Nelson Riis (Kamloops), le gouvernement libéral et les députés d’opposition du Bloc québécois et du Parti réformiste. Un exemple plus récent d’un tel projet de loi est l’adoption, en 2021, d’une loi établissant la « Semaine de la gentillesse42 ».

O’Sullivan savait très bien que les projets de loi émanant des députés avaient peu de chances d’être adoptés. Si leur parrain réussissait à faire inscrire le projet de loi au Feuilleton, il devait encore composer avec l’opinion de tous les autres députés de la Chambre, car une seule opinion contraire, ou un seul long discours qui épuise le temps limité alloué au débat, suffisait à saborder les chances d’adoption. O’Sullivan avait préparé le terrain avec soin, informant les leaders parlementaires du NPD et du Parti progressiste-conservateur des intentions de son projet de loi. Les créditistes étaient également d’accord. La question était urgente, a-t-il informé ses collègues, ajoutant que : « si ce projet de loi était adopté au Parlement, j’espère alors que l’Assemblée législative de l’État de New York trouvera un symbole d’État plus approprié que le castor » [traduction]. Il s’est également assuré qu’il aurait le soutien du seul député indépendant43.
Dans les assemblées législatives qui suivent la tradition de Westminster, les députés d’arrière-ban ont habituellement peu d’influence sur les priorités législatives, et les projets de loi émanant des députés meurent habituellement au Feuilleton. Néanmoins, les années 1960 ont été considérées comme « l’âge d’or » pour ces initiatives au Parlement britannique; ce sont des projets de loi émanant de députés qui ont mené à l’adoption de la Loi sur l’avortement de 1967 et de la décriminalisation des actes homosexuels masculins. Depuis, la discipline de parti et le contrôle gouvernemental du programme législatif, ainsi que l’influence de certains députés favorables à la réduction de l’intervention de l’État, ont rendu l’adoption de projets de loi émanant des députés très improbable44. Certaines règles concernant les projets de loi émanant des députés diffèrent au Canada, mais le contexte est, en général, semblable. Les projets de loi émanant des députés au Canada ne peuvent pas exiger la perception ou la dépense de revenus, mais ils peuvent tout de même avoir une fonction « d’expression », permettant à des députés individuels de présenter leurs points de vue et de tenter d’influencer l’opinion publique. Cela dit, rares sont les projets de loi émanant de députés, même finalement adoptés, qui ont un impact concret45. Le fort soutien de l’opinion publique en faveur du projet de loi d’O’Sullivan a donc confirmé l’importance performative (mais pas législative) de la loi.
5. Débat et adoption du projet de loi
Le 24 janvier 1975, O’Sullivan a déposé en première lecture le projet de loi pour « protéger le castor comme symbole réservé aux Canadiens en le déclarant symbole national46 ». Dès l’étape du débat à la deuxième lecture, il avait obtenu l’appui de tous les partis à la Chambre. Ses justifications étaient alors légèrement différentes. Il avait proposé le projet de loi C-373 « tendant à la reconnaissance du castor (castor canadensis) comme symbole de la souveraineté du dominion du Canada ». Cette désignation limitait techniquement son impact en tant que symbole national; elle prévoyait simplement que « le castor devienne un symbole du pays lorsque la Reine s’en sert au Parlement47 ». Autrement dit, c’est l’utilisation du symbole par le gouvernement qui serait protégée, et non la reconnaissance populaire du castor comme représentant du pays.
Néanmoins, il s’agissait d’une tentative de remédier « à une omission historique », car il était facile de constater « que le castor vigoureux, infatigable et industrieux a toujours été le symbole de nos contrées septentrionales48 ». O’Sullivan a cité les nombreuses façons dont le castor avait été utilisé comme figure symbolique : un signe de clan autochtone, une figure gravée sur des totems, et un symbole sur les armoiries de la Compagnie de la Baie d’Hudson et dans l’héraldique de l’éphémère colonie écossaise de la Nouvelle-Écosse de sir William Alexander, en 1692. Quand O’Sullivan a déclaré que le castor avait figuré sur le premier timbre canadien, un autre député est intervenu, s’exclamant « Avant la reine? ». Oui, a répondu le jeune député, « avant la reine ». Passant au français, O’Sullivan a ajouté que les pièces de monnaie, les armoiries de la Ville de Montréal et celles de 14 régiments canadiens affichaient toutes l’animal. Tentant d’écarter toute opposition, et ne souhaitant peut-être pas attiser les mauvais sentiments associés aux débats sur le drapeau de la décennie précédente, il a fait valoir que le castor et la feuille d’érable allaient de pair. Il était vrai que l’Oregon, « l’État du castor », avait déjà adopté l’animal (bien qu’il utilise le nom latin castor americanus), et que son drapeau datant de 1925 affiche le castor sur son revers (le seul drapeau d’État à deux faces). Et évidemment, New York tenait un débat sur la même question. Mais la revendication canadienne était plus forte et convaincante. C’était un « symbole d’appartenance nationale consacré par l’histoire et vénéré par des générations ». Enfin, O’Sullivan a fait valoir qu’en dépit des difficultés économiques auxquelles le pays faisait face, il était encore possible de discuter d’une question d’identité nationale comme celle-ci.
Sans doute conscients des délais serrés alloués à la discussion des projets de loi émanant d’un député, seuls deux autres intervenants, tous deux du côté du gouvernement, ont pris la parole. Ian Watson (Laprairie) a parlé de l’utilisation du castor par les établissements commerciaux de Montréal, et il s’est dit préoccupé par la façon dont l’adoption du projet de loi pourrait avoir des répercussions sur l’héraldique canadienne. Pour sa part, Gustave Blouin, secrétaire parlementaire du secrétaire d’État, a appuyé le projet de loi sur le castor en faisant quelques références illogiques à la faction politique ultraconservatrice Castor de la fin du XIXe siècle. Ces anecdotes illustraient, assez faiblement peut-être, que « le castor, comme emblème, a toujours été relié à notre histoire, et il l’est encore ». Blouin a conclu en racontant que certains de ses électeurs autochtones avaient signalé la présence d’une sculpture de castor dans la partie supérieure de la porte du Parlement. Appuyé par ces deux discours assez ternes, le projet de loi a été renvoyé au Comité permanent de la justice et des questions juridiques. À cette étape, la discussion a porté en grande partie sur des questions sémantiques. Le député Watson, bien qu’il n’était pas membre du comité, a répété ses préoccupations au sujet de problèmes héraldiques potentiels, mais les membres ont écarté ces points. En fait, sa collègue libérale, Simma Holt (Vancouver Kingsway), a félicité O’Sullivan d’avoir évité les termes héraldiques et d’avoir rédigé le projet de loi en prose claire. L’amendement principal remplaçait « Dominion du Canada » par « Canada ». Mark MacGuigan (Windsor-Walkerville) a souligné qu’il s’agissait d’un « bill […] vraiment assez modeste49 ». Le projet de loi a été renvoyé à la Chambre et, le 18 mars, il a été adopté en troisième lecture, sans vote officiel50.
Au Sénat, le projet de loi a reçu un peu plus d’attention. La sénatrice Muriel McQueen Fergusson a pris la parole à partir des mêmes notes qu’O’Sullivan avait utilisées à la Chambre des communes; cependant, il lui avait fourni plus de munitions. Fergusson a utilisé des citations tirées de la vague de lettres écrites en appui. Par exemple, Mme Constance McDermid, de St. Catharines, a écrit : « Veuillez ajouter mon nom à la liste des partisans du castor comme emblème. Pourquoi ne l’utilisons-nous pas plus? C’est un symbole de la fidélité et de la diligence au travail. Le petit animal est un bon constructeur. À mes yeux, le castor représente en quelque sorte le Canada51 ».
Deux sénateurs ont soulevé des questions qui nécessitaient des recherches. Le sénateur Jacques Flynn s’est dit préoccupé par le fait que le projet de loi pourrait rendre plus difficile l’utilisation du castor comme symbole commercial. La sénatrice Josie Quart, auditrice assidue de As It Happens, a parlé d’un problème soulevé dans une autre partie de l’émission, selon laquelle un documentariste de l’Office national du film travaillant à un reportage sur Grey Owl avait dû se rendre dans l’Utah pour trouver des castors pour le tournage. Le lendemain, la sénatrice Fergusson a clos le débat en utilisant des réponses rédigées par O’Sullivan, rassurant Flynn sur le fait qu’aucune violation de l’usage commercial n’était prévue. Elle a confirmé, comme Quart l’avait dit, qu’on était allé en Utah pour y filmer des castors, mais a expliqué que c’était parce qu’il y avait une ferme de castors dans cet État qui pouvait fournir des animaux moins chers que s’ils étaient achetés d’un trappeur. Le projet de loi a été adopté au Sénat sans dissidence. Il a reçu la sanction royale, tout comme la Loi modifiant la Loi sur les paiements anticipés pour le grain des Prairies, le 24 mars52. À partir de ce moment, le castor est devenu un symbole officiel du Canada sanctionné par l’État.
6. Symbole de New York
Malgré les efforts concertés des Canadiens, le castor est également devenu un symbole officiel de l’État de New York. Le sénateur Smith s’était entretenu avec O’Sullivan au téléphone le 30 janvier, et il a répété dans une lettre datée du 18 février qu’il ne voyait « aucune raison pour laquelle le Canada et l’État de New York ne pourraient pas partager le même animal, qui est heureux d’habiter nos régions géographiques respectives53 » [traduction]. L’Assemblée et le Sénat de New York ont étudié leur projet de loi au moment même où celui d’O’Sullivan suivait les étapes du processus au Parlement canadien. Ils ont même maintenu la désignation scientifique officielle du castor, « castor canadensis », bien que parfois le nom « castor americanus » ait été utilisé54. Les législateurs de l’État de New York ont également passé outre à la protestation humoristique de Jason Boe, président du Sénat de l’État de l’Oregon, au début de mai. Dans une lettre adressée au New York Times, Boe a affirmé avoir reçu « un barrage de lettres de citoyens de l’Oregon qui lèvent la queue en signe de protestation. Votre projet de loi les prend à rebrousse-poil, ce qui devrait ronger votre confiance; mettez donc cette loi sur le billot » [traduction]. Il a conclu en demandant « qu’on ne touche pas à notre castor55 » [traduction].
En juillet, le projet de loi du Sénat a été retourné au gouverneur de New York pour qu’il le signe56. Un éventail d’autres symboles d’État officiels se sont depuis joints au castor, y compris un fossile (1984), un coquillage (1988), un insecte (1989), un poisson d’eau salée et un reptile (2006), ainsi qu’un fruit (la pomme), un muffin (le muffin à la pomme), une boisson (le lait) et un buisson (le lilas)57. Le gouvernement canadien n’a pas multiplié ses symboles dans la même mesure.
Pour O’Sullivan, un autre article du Toronto Sun publié à peine deux jours avant la troisième lecture de son projet de loi était probablement plus dérangeant que le fait de devoir partager le castor avec deux États. Sous le titre « Ce n’était qu’une blague! » [traduction], Bonokoski a reconnu son rôle dans toute l’affaire et s’est plaint que « maintenant, nous sommes coincés avec un rongeur comme symbole du nationalisme canadien » [traduction]. Il a souligné que les Canadiens avaient détourné leur attention de questions beaucoup plus importantes, comme l’inflation, les impôts, les grèves, la violence, la famine, les guerres et le prix de l’alcool, pour se concentrer sur cette question d’identité nationale58. Pourtant, il a eu l’audace de demander à O’Sullivan une lettre de reconnaissance de son rôle dans le processus, prévoyant soumettre le dossier pour un prix de journalisme de presse59. Il a fallu quelques semaines à O’Sullivan pour envoyer la lettre, confirmant qu’il avait été informé du plan du sénateur de New York par Bonokoski. Mais, blessé, O’Sullivan a envoyé une autre missive au journaliste, l’assurant qu’il ne « prendrait pas le temps du Parlement pour discuter d’une question qui n’aurait aucune véritable importance60 » [traduction]. De même, il s’est élevé contre l’appréciation du journaliste Geoffrey Stevens, du Globe and Mail, selon laquelle la campagne sur le castor est « une question bidon » [traduction]. « Je peux vous assurer », a écrit O’Sullivan à Stevens, « que je considère cette question comme une question sérieuse et légitime que la Chambre doit examiner61 » [traduction]. Cette loi a été l’une des principales réalisations parlementaires d’O’Sullivan. Remettant en question son propre avenir et mécontent de l’élection de son ancien allié, Joe Clark, comme chef du parti en 1976, O’Sullivan a démissionné de la Chambre l’année suivante et s’est fait prêtre.
Conclusion
Le projet de loi sur le castor de 1975 révèle certaines des limites de la reconnaissance officielle des symboles nationaux et soulève des questions importantes, par exemple : est-ce important qu’un gouvernement reconnaisse un symbole populaire? La loi procure-t-elle plus de légitimité au symbole? La crosse est peut-être devenue le sport d’été officiel des Canadiens en 1994, mais elle demeure un sport relativement mineur, ne figurant pas parmi les 25 sports les plus pratiqués selon une enquête de Statistique Canada en 201062.
La reconnaissance d’État donne-t-elle du poids à une icône? Parmi les arguments clés que la plupart des membres du public faisaient valoir, il y avait le fait que le castor était déjà un symbole du Canada et que, par conséquent, il fallait une loi en conséquence. L’animal n’avait pas d’importance « en tant que castor », mais uniquement en tant que symbole. C’est une manifestation de la banalité du nationalisme, pour reprendre une expression de Michael Billig. Pour ce sociologue, en effet, l’expérience quotidienne de l’identité nationale est essentielle pour comprendre l’idéologie nationaliste : « Le nationalisme banal repose sur des mots prosaïques et ordinaires, qui tiennent les nations pour acquises et qui, ce faisant, leur donne consistance63 » [traduction]. Dans le cas du castor, il figure sur la pièce de cinq cents et les logos de Roots Canada et de Parcs Canada, entre autres illustrations. Cela souligne la place du castor dans le panthéon des symboles nationaux canadiens. Nous ne pouvons pas savoir comment les Canadiens auraient réagi si un État américain avait choisi le caribou, qui figure sur la pièce de 25 cents depuis 1937, pour en être le symbole, ou l’orignal, ou même la bernache du Canada. Mais peut-être que le castor est plus important pour les Canadiens que les autres animaux. Au cours du débat controversé sur le drapeau unifolié dans les années 1960, certains députés de l’Ouest canadien ont admis qu’ils préféraient le castor, car au moins le rongeur apparaissait naturellement dans leur région du pays, contrairement à l’érable64. Mais de ce point de vue, il faut convenir que l’aire de répartition naturelle du castor s’étend bien jusqu’aux États-Unis.
Le débat sur le projet de loi sur le castor a permis aux Canadiens d’exprimer certaines attitudes antiaméricaines générales d’une manière ludique, peu susceptible d’offenser ou même, en fait, de se faire remarquer. Ces débats montrent clairement que, dans les années 1970, le sentiment antiaméricain, souvent assez viscéral, était plus qu’une position rhétorique favorisée par l’élite, malgré les arguments d’historiens comme J.L. Granatstein65. Une lecture stricte du projet de loi ne protège pas l’utilisation publique du castor comme symbole national, ce qui était l’objectif d’un grand nombre de rédacteurs de lettres, mais plutôt son utilisation par le gouvernement. La justice exige cependant de reconnaître que le gouvernement ne pouvait pas légitimement en faire beaucoup plus, malgré ce que la population, emportée par l’enthousiasme, espérait.
Bien que les 13 000 personnes66 et plus qui ont pris le temps de signer des pétitions ou d’envoyer des cartes postales ou des lettres à leurs politiciens pensaient, de toute évidence, le contraire, le rôle du castor en tant que symbole du Canada ne dépendait pas de l’autorisation du gouvernement. Il découlait de l’histoire, de l’anthropomorphisation d’une espèce non humaine et du réconfort fourni par la tradition selon laquelle le castor a toujours été un symbole du pays. Le caractère intemporel du castor en a fait un choix approprié sur lequel de nombreux citoyens canadiens et leurs législateurs se sont entendus en 1975. Mais ils ont demandé l’exclusivité d’une expression de l’identité nationale au processus législatif, alors que celui-ci ne pouvait rien faire, en réalité, pour la garantir. Ils ont donc, sur ce plan, demandé ce qu’un État peut promettre mais non accorder.
Notes
1 Je discute de l’histoire du castor comme symbole canadien dans « The Beaver » de Michael Dawson, Catherine Gidney et Donald Wright, éd., Symbols of Canada (Toronto : Between the Lines, 2018), p. 8-17. Je tiens à remercier les éditeurs de ce livre de m’avoir encouragé à écrire sur ce sujet. Philippe Thompson et Sydney Manton m’ont aidé dans le cadre de mes recherches.
2 Harold Faber, « Beaver and Brook Trout Urged as State Symbols », The New York Times, 25 août 1974.
3 Le moment de la réaction canadienne permet de penser que c’est un article paru le 15 décembre 1974 dans le New York Times, mais réfracté dans Newsday (un autre journal de la région de New York), qui a suscité l’inquiétude. Archives de l’Université Brock, Fonds Sean O’Sullivan, RG431-1 [ci-après désigné par la mention Fonds SO], 12,26, Secrétaire d’État – projet de loi sur le castor, 1974-1975, Keith Martin à Sean O’Sullivan, 19 décembre 1971.
4 Hope Ryden, « Let’s hear it for the eager beaver », New York Times, 15 décembre 1974, p. 38-41, 44-45, citation à la p. 44.
5 Fonds SO, 12,26, Secrétaire d’État – projet de loi sur le castor, 1974-1975, Keith Martin à Sean O’Sullivan, 19 décembre 1974; Sean O’Sullivan avec Rod McQueen, Both My Houses : From Politics to Priesthood (Toronto : Key Porter Books, 1986), p. 96-99.
6 Débats de la Chambre des communes, 19 décembre 1974, p. 2 389-2 397.
7 Fonds SO, 12.26, O’Sullivan à J. Hugh Faulkner, secrétaire d’État du Canada, 19 décembre 1974.
8 Fonds SO, 12,26, Notes manuscrites sur la conversation d’O’Sullivan avec Blouin, 19 décembre 1974.
9 Les réponses du personnel aux questions étaient assez standardisées. Cette formulation de 1935 est typique : « Je ne suis au courant d’aucune reconnaissance officielle du castor comme emblème du Canada, bien que, je le sais, son utilisation soit très populaire » [traduction]. BAC, Secrétaire d’État, BAN 2002-01398-X, boîte 150, dossier 7974-5 [ci-après Sec. d’État], vol. 1, E. H. Coleman, sous-secrétaire d’État, à John W. Regan, Halifax, 28 mars 1935.
10 Fonds SO, 12.16, Faulker à O’Sullivan, 5 février 1975.
11 Secrétaire d’État, vol. 4, Mémoire au ministre, 10 janvier 1975; ébauche de lettre au secrétaire d’État aux Affaires extérieures, sans date; notes, datées du 30 janvier 1975, AC (Andrew Cohen) à JB (Jean Boucher).
12 Secrétaire d’État, vol. 6, J. Hugh Faulkner à la classe de 5e année, école primaire de Curling, Curling, T.-N.-L., 26 février 1975.
13 O’Sullivan, Both My Houses, p. 97.
14 « Ten years of As It Happens », 17 novembre 1978, https://www.cbc.ca/player/play/audio/1.3333223; Mary Lou Finlay, The As It Happens Files (Toronto : Alfred A. Knopf, 2008), p. 26; Kevin van Paasen, « Mark Starowicz, the last of CBC’s great documentarians, rolls the credits », Globe and Mail, 31 juillet 2015.
15 Voici deux exemples opposés : Aux États-Unis, le 11 avril 1968, quelques jours après l’assassinat de Martin Luther King Jr., le gouverneur républicain du Maryland, Spiro Agnew, a accusé les dirigeants afro-américains de ne pas avoir dénoncé assez clairement la vague de violence qui avait suivi. À la fin du mois, son bureau a déclaré avoir reçu 7 588 lettres et télégrammes de soutien, contre seulement 1 042 qui critiquaient sa position. Voir : Clay Risen, « How the Party of Lincoln Became the Party of Racial Backlash », New York Times, 31 mars 2018; plus récemment, dans un contexte où la rédaction de lettres est devenue moins courante, des membres du public ont envoyé des « centaines » de lettres et de courriels à la ministre fédérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, en réaction à la décision rendue dans le procès pour meurtre de Gerald Stanley. Une journaliste de la CBC a décrit ces communications comme un « flot de correspondance » [traduction]. Voir : Kathleen Harris, « “Do something“: Liberal faced angry backlash over Colten Bushie case », 11 mai 2018, http://www.cbc.ca/news/politics/justice-minister-letters-boushie-1.4655794; Tom Perry, « Justice minister’s tweet on Boushie verdict inspired wave of angry emails, letters », 26 mai 2018, http://www.cbc.ca/ news/politics/boushie-trial-minister-tweet-1.4679089.
16 van Paasen, « Mark Starowicz ».
17 Fonds SO, 12,16, pétition « Keep the Beaver Canadian », sans date.
18 Secrétaire d’État, vol. 2, David Hayashida, 21 janvier 1975.
19 Fonds SO, 21.26, élève de l’école St. John’s, Kitchener, à Joseph Flynn, député, 31 janvier 1975. (Je ne divulgue pas le nom de l’élève dans cette note ou la note suivante, étant donné son jeune âge quand il a écrit la lettre. Les noms des auteurs adultes de lettres sont précisés.)
20 Fonds SO, 21.26, élève de l’école St. John’s, Kitchener, à Joseph Flynn, député, 31 janvier 1975.
21 Fonds SO, 21.26, Dave Bayus, Oshawa, à Ed Broadbent, 26 janvier 1975. De même que HJ Jolly, Grassie, Ontario, à O’Sullivan, sans date (reçue le 21 février 1975).
22 Secrétaire d’État, vol. 5, Kenneth A. Benson à James H. Faulkner, 26 janvier 1975.
23 Secrétaire d’État, vol. 2, pétition, 24 janvier 1975.
24 Secrétaire d’État, vol. 2, Marc Morin, 21 janvier 1975.
25 Au sujet de l’histoire des marques, voir Liz Moor, The Rise of Brands (Oxford : Berg, 2007).
26 Secrétaire d’État, vol. 1, Paulette Rousseau, 7 janvier 1975.
27 Fonds SO, 12,21, Secrétaire d’État, projet de loi sur le castor, 1975, correspondance. A-22-4, D. H. Garey, greffier à la Chambre des communes, à R. Gordon Fairweather, le 21 avril 1975.
28 Secrétaire d’État, vol. 1, Steve Rodney, 8 janvier 1975.
29 Fonds SO, 12.26, Chuck Meagher à Sean O’Sullivan, 20 janvier 1975.
30 Secrétaire d’État, vol. 5, Mary Edith Garniss, Wingham, Ontario, 6 février 1975.
31 Fonds SO, 12.27, Ken Valline, 16 février 1975.
32 Fonds SO, 12.26, Phyllis Crampton, Hamilton, à O’Sullivan, 22 janvier 1975.
33 Secrétaire d’État, vol. 2, Nora Gleeson, Chalk River, Ontario, 20 janvier 1975.
34 Secrétaire d’État, vol. 1, Sharon Metcalfe, Almonte, Ontario, 28 décembre 1974.
35 Secrétaire d’État, vol. 1, M. Nadeau, Iroquois, Ontario, 27 décembre 1974.
36 Secrétaire d’État, vol. 1, Charles et Susan Hackland, Ottawa, Ontario, 27 décembre 1974.
37 Secrétaire d’État, vol. 2, B. Montgomery, Mississauga, 21 janvier 1974.
38 Secrétaire d’État, vol. 4, ? à WL, note, 14 janvier 1975 : « Jusqu’à maintenant, nous avons reçu 35 lettres à ce sujet [traduction] ».
39 Débats de la Chambre des communes, 30e législature, 1re session, 1974, vol. 1, p. 378. Darling s’est trompé de chronologie dans ses mémoires, situant en 1977 le débat sur la question du castor. Il est intéressant de noter qu’il ne se souvenait pas de la décision de l’État de New York. Darling, avec Beth Slaney, Darling Diaries : Memoirs of a Political Career (Toronto : Dundurn Press, 1995), p. 50.
40 Jim Cameron, The Canadian Beaver Book : Fact, Fiction, and Fantasy (Burnstown, Ont., General Store Publishing House, 1991), p. 11.
41 Kelly Blidook soutient que les projets de loi émanant des députés, même ceux qui n’ont pas abouti, peuvent être plus importants qu’on le pense souvent, puisqu’ils proposent des éléments qui influencent la politique gouvernementale. Cet article reconnaît l’importance des modifications apportées aux règles en 1985 et des changements ultérieurs. « Exploring the Role of ‘Legislators’ in Canada: Do Members of Parliament Influence Policy? » Journal of Legislative Studies 16, 1 (mars 2010) : 32-56. Cependant, une étude fondée sur de vastes entrevues avec d’anciens députés donne à penser que la discipline de parti limite les projets de loi émanant de députés que les députés individuels présentent et sur lesquels ils votent. Alison Loat et Michael MacMillan, Tragedy in the Commons: Former Members of Parliament Speak Out About Canada’s Failing Democracy (Toronto : Random House Canada, 2014), p. 215, 231.
42 https://lop.parl.ca/sites/ParlInfo/default/fr_CA/ legislation/projetsLoiEmanantDeputes
43 Fonds SO, 12,21, Secrétaire d’État, projet de loi sur le castor, 1975. A-22-4, Lettres à Stanley Knowles, à Walter Baker, à Jerry Yanover, à John M. Reid, 10 février 1975; Leonard C. Jones à O’Sullivan, 14 février 1975.
44 Alex Brazier et Ruth Fox, « Enhancing the Backbench MP’s Role as a Legislator : The Case for Urgent Reform of Private Members Bill », Parliamentary Affairs 63, 1 (2010) : 201-11; Holly Marsh et David Marsh, « Tories in the Killing Fields? The Fate of Private Members’ Bills in the Parliament 1997-2001 », Journal of Legislative Studies, 8, 1 (printemps 2002) : 92-112.
45 R.V. Stewart Hyson, « The Role of the backbencher – An analysis of private initiatives bills in the Canadian House of Commons », Parliamentary Affairs 27 (mars 1974) : 262-72.
46 Débats de la Chambre des communes, 1975, p. 2 573.
47 Mark MacGuigan, député, Procès-verbaux et témoignages du Comité permanent de la justice et des questions juridiques, 12 mars 1975, p. 15 : 34. Copie dans le Fonds SO, 12,27, Secrétaire d’État – projet de loi sur le castor, partie II. Mars-avril 1975.
48 Débats de la Chambre des communes, 21 février 1975, p. 3 463.
49 Procès-verbaux et témoignages pertinents du Comité permanent de la justice et des questions juridiques, p. 15 : 33 à 15 : 42, citation à la p. 15 : 34; Copie dans le Fonds SO, 12,27, secrétaire d’État – projet de loi sur le castor, partie II. Mars-avril 1975.
50 Débats de la Chambre des communes, 18 mars 1975, p. 4 215.
51 Débats du Sénat, 20 mars 1975, p. 686.
52 Débats de la Chambre des communes, 24 mars 1975, p. 4 447.
53 Fonds SO, 12.26, Bernard C. Smith à Sean O’Sullivan, 18 février 1975.
54 Journal of the Assembly of the State of New York, 198e session, vol. 2, 2 juin 1975, p. 2 494.
55 Jason Boe, au rédacteur en chef, New York Times, 12 mai 1975, p. 26.
56 Journal of the Assembly of the State of New York, 198e session, vol. 3, 9 juillet 1975, p. 4 050.
57 État de New York, département de la Conservation de l’environnement, New York State Symbols, s. d., disponible à l’adresse https://www.dec.ny.gov/education/1887.html.
58 Mark Bonokoski, « It was only a joke! ». Toronto Sun, 16 mars 1975.
59 Fonds SO, 12.26, Bonokoski à O’Sullivan, 25 mars 1975.
60 Fonds SO, 12.26, O’Sullivan à « TO WHOM IT MAY CONCERN », 16 avril 1975; O’Sullivan à Bonokoski, 16 avril 1975.
61 Fonds SO, 12.26, O’Sullivan à Geoffrey Stevens, 21 février 1975.
62 Patrimoine canadien, Participation au sport 2010 : document de recherche (2012), p. 35.
63 Michael Billig, Banal Nationalism (Londres : Sage Publications, 1995), p. 93
64 Débats de la Chambre des communes, Hugh Horner (Jasper- Edson), 18 août 1964, p. 6 930; F.J.W. Fane (Vegreville), 18 août 1964, p. 6 990; A.C. Cadieu (Meadow Lake), 20 août 1964, p. 7 067; D.R. Gundlock (Lethbridge), 24 août 1964, p. 7 192.
65 J. L. Granatstein, Yankee Go Home? Canadians and Anti-Americanism (Toronto : HarperCollins, 1996). Ryan Edwardson saisit la teneur générale du sentiment anti-américain au Canada dans son analyse de la chanson emblématique du groupe The Guess Who de 1970, « “Of War Machines and Ghetto Scenes: English-Canadian Nationalism and The Guess Who’s ‘American Woman’ », American Review of Canadian Studies 33, 3 (automne 2003) : 339-56.
66 Sean O’Sullivan a fourni ce chiffre à la Chambre des communes. Débats de la Chambre des communes, 21 février 1975, p. 3 463. Dans son autobiographie, il a rappelé que le bureau du ministre d’État avait reçu plus de 10 000 lettres, en plus desquelles les pétitions de la CBC avaient recueilli 13 000 signatures. En fait, les dossiers du ministre d’État contiennent un nombre plus modeste de lettres et de pétitions. O’Sullivan avec Rod McQueen, Both My Houses, p. 97.